• Adieu camarade poète !

    C'est ainsi. Le dernier jour de 2013 nous étions à Marseille où nous avions rencontré un libraire qui avait bien voulu nous accompagner à San Cristobal de Las Casas où il nous avait présenté un poète argentin de ses amis qui était alors en grande conversation avec le sous-commandant Marcos qui lui exprimait son admiration pour un poème qu'il avait écrit 51 ans auparavant et qui évoquait une jeune servante enceinte contre son gré et qui avait tué son enfant à la naissance. J'apprends aujourd'hui que ce poète vient de mourir, en tout cas pour la dernière fois. La mort, il l'avait beaucoup fréquentée. Celle de ses camarades assassinés par la junte militaire, celle de son fils et celle de sa belle-fille qui venait d'accoucher. La mort, il avait consacré vingt-trois années à la pourchasser, à pister ses traces jusqu'au plus profond des enfers d'où il avait fini par ramener sa petite-fille. Quand on est passé par là, la vie, la mort, c'est façon de parler. Ce ne sont que des mots.

    La parole qui
    a croisé l’horreur, que fait-elle ?
    traverse-t-elle les champs du délire
    a découvert ?
    s’apprivoise-t-elle ? pourrit-elle ?
    refuse-t-elle d’avoir une âme ?
    amoure-t-elle encore, torturée et violée,
    prend-elle des formes improbables
    dans lesquelles un enfant, par peur, se tait ?
    La parole
    qui revient de l’horreur, la nomme-t-elle
    dans l’enfer de son innocence ?

    Juan Gelman, Retours, in Valoir la peine (2001) (traduction de Jean-Marc Undriener)

     


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