• Angelus Novus

    Je ne sais pas très bien comment j'en suis venue à fredonner Grandola vila morena. Je me suis entendue chanter alors que je descendais la rue de Savies. Comme à chaque fois j'ai senti l'émotion me serrer la gorge. La chair de poule. Je pressais le pas pour ne pas arriver en retard au rendez-vous. Je descendais vers Couronnes. Vers l'ancienne rue Vilin. Avec toujours cette chanson en tête. Sans doute à cause d'une de ces phrases dont Corsaire avait le secret : "Au Portugal on rechante ces derniers temps". A Paris pas encore m'étais-je dit. A moins que...

    Alors que j'étais descendue de chez moi pour me changer les idées après avoir passé plusieurs heures le nez dans les bouquins, j'avais trouvé dans la boîte aux lettres une enveloppe, non timbrée, sur laquelle était écrit Pour Louise. Dedans, l'adresse d'un lieu et un horaire précis. Le lieu était un bar, Le mal-famé, rue Vilin. J'étais censée m'y trouver d'ici une heure.

    Le mal-famé... sur l'instant j'avais cru à une plaisanterie. Cela ne m'avait pas empêchée de marcher d'un bon pas. J'avais même failli me tordre les pieds sur les pavés disjoints du Père-Lachaise. Les talons ne se prêtent pas à tous les jeux. Le mal-famé, le lieu n'existait plus depuis belle lurette. Emporté avec le reste, l'usine, les squats, les friches. Ce qui restait de la rue Vilin. Je ne comprenais pas bien où je courais ainsi. Le feu aux joues. Et l'air de la révolution des oeillets en tête.

    Le mot dans la boîte aux lettres était signé Victor. Une blague sans doute et pas du meilleur goût. Ces derniers temps, je m'étais scrupuleusement empêché de penser à lui. Même en buvant du Chablis. Même le long du canal. Et puis Victor n'aurait pas pu me donner RDV du côté de Pali-Kao. La rue Frédérick Lemaître toute proche aurait mieux convenu. Mais un ancien repaire d'autonomes et de keupons ? c'était plutôt mon histoire, pas la sienne. Je descendais toujours par la rue de la Mare et la rue Chevreau. Par habitude. Arrivée rue des Couronnes, je ralentis le pas. Le jardin de Belleville et les rues rectilignes des HLM se trouvaient à l'endroit du lieu qui avait vu un fameux concert des Béruriers noirs, à l'Usine Pali-Kao.

    Angelus Novus

    Je décidai d'entrer dans le jardin. Comment retrouver l'endroit exact du rade perdu ? Je m'assis au milieu des tulipes, à l'endroit où j'estimais être le tracé de la rue Vilin. Au numéro 24 peut-être... Au milieu des cris des enfants, je me sentis furieusement seule. J'étais en train d'attendre un homme disparu depuis plus de 15 ans à l'emplacement d'un monde lui-même disparu depuis 30... J'avais beau m'y connaitre en fantômes, il aurait falu être super fortiche pour croiser la silhouette de Perec ou les regards perdus de quelques petits keupons défonçés à la colle pour l'éternité. Le gazon avait recouvert d'oubli les frasques d'antan. L'herbe, à l'inverse des murs, ne retient rien, aucun chant, aucun cri. Elle ne fait que pousser.

    Au bout d'une demi-heure je décidai d'aller m'en jeter un à la terrasse du café au croisement de la rue Chevreau et de la rue de la Mare. Un verre ou deux de Chablis pour oublier que les fantômes ne viennent pas toujours aux rendez-vous qu'ils fixent. Il commençait à faire chaud en cette fin avril. J'avais envie d'enlever mon collant. Ce que j'entrepris une fois assise à la terrasse. Je crus que mon voisin de table lorgnait la peau sous les bas.

    - Vous êtes Louise ?

    Il dut prendre mon regard interloqué pour une réponse positive.

    - J'ai cru que vous n'arriveriez jamais. Un type m'a donné ça pour vous, je me demandais bien ce que j'allais en faire...

    Ça, c'était une enveloppe. La deuxième de la journée. A une époque où tout se fait par mail, pièces jointes et fichiers, j'appréciais... Cette fois elle était plus épaisse. Après me l'avoir passée, l'homme s'en alla. Mes jambes nues ne l'avaient pas retenu. Tant pis. Je bus lentement mon verre. J'en recommandai un second avant d'oser l'ouvrir. Il y avait dedans une liasse de feuilles, textes couverts d'une de ces typos qui imite celle des machines à écrire, des photos en noir et blanc, des notes éparses manuscrites et la reproduction d'un tableau de Klee. Je le reconnus immédiatement. Je l'avais encore vu pas plus tard qu'il y a une heure au dessus de mon bureau. C'était l'Angelus Novus de Klee, "l'ange de l'histoire" de Walter Benjamin.

    Angelus Novus

    Un homme - peut-être le même - me l'avait déjà offert, il y a quelques années maintenant. Une phrase écrite en rouge me sauta aux yeux : "Il ne s'agit ni plus ni moins, en battant les cartes de l'histoire et en redistribuant le jeu que de délivrer les vaincus de leur tourment éternel".

    Le deuxième verre n'allait pas être de trop. Je décidai de trinquer à la mémoire des cafés disparus, à celle des vaincus, à l'ange de l'histoire et à Victor.

    Cheers.

     


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