• Contre-temps

    Louise en a déjà parlé, Nous cheminons entourés de fantômes... est un roman sur le temps. Le temps passé, le temps qui passe. Le temps qui s'arrête, le temps à rebours...

    8 novembre 1989, Victor et Alex Katz sont libérés d'une captivité de presque 3 ans. Coupés du monde, le temps pour eux s'est arrêté. Même si pour lutter contre cette immobilisation, cette petite mort, ils ont compté les jours, au "petit jeu quotidien de l'almanach". Même s'ils ont tout tenté pour conserver le plus longtemps possible leur montre. Mais tous les matins à 5 h, ils étaient réveillés violemment par les gardiens. Et pendant tout le roman, tous les matins à 5 h précises, Victor se réveille en sursaut d'un cauchemar récurrent. Le temps a du mal à reprendre son cours.

    Les frontières sont floues entre aujourd'hui et hier. Pour retrouver Paris, reprendre pied dans un flux temporel, Victor se plonge d'abord dans le passé ; une grande part du roman est située en 1938, il s'identifie de plus en plus à Alfred Katz, anonyme militant trostskiste proche des surréalistes ("Je suis avec Katz, à rebours"). Solveig offre à Victor une montre dont les aiguilles tournent à l'envers. A l'image de l'horloge de l'hôtel de ville du vieux quartier juif de Prague : "Ses chiffres sont en caractères hébraïques, ce qui fait que les aiguilles tournent "à l'envers". Apollinaire le dit dans Zone : "Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours - Et tu recules aussi dans ta vie, lentement." Cela me rappelle une histoire dans Rue des maléfices de Yonnet : l'horloger de la rue des Grands-Degrés (près de la place Maubert) qui jour après jour fait tourner les aiguilles de son horloge dans un sens puis dans l'autre, secret de l'éternelle jeunesse.

    On retarde les pendules aussi pour passer à l'heure d'hiver. Katz échappe à un assassinat car ceux qui lui ont tendu un piège, n'ayant pas réglé leurs montres à la nouvelle heure, arrivent une heure en retard au rendez-vous. Ce changement d'heure a lieu dans la nuit du samedi 1er au dimanche 2 octobre 1938. La veille, Daladier de retour de Munich a été acclamé par la foule cependant que les troupes allemandes pénétraient en Tchécoslovaquie ; Katz se demande dans "quel genre d'hiver" il entre alors.

    Victor ressent finalement "la nécessité qu'il y avait à cesser de lire l'heure avec une montre dont les aiguilles tournaient symboliquement à rebours. Il me fallait admettre le Génie doré, la Capitale devenu McDo du coin de mon quai, la fin de la Grisette, les cartes téléphoniques, un morceau de mur de Berlin dans mon appartement vide (...)" ; il lui faudra les événements pragois de novembre-décembre 1989 pour repartir de l'avant. Prague où l'on raconte qu' "au Château, qui est le lieu du pouvoir, (...) il n'y a pas de pendules. Pas une seule ! Dans aucune salle". Ou bien que "toutes les pendules (...) étaient arrêtées", car "le Château n'avait pas à être à l'heure. Nos chers dirigeants officiaient dans un temps immobile". Les deux versions sont racontées à Victor. D'ailleurs un slogan du printemps de 68 le disait : "Attention ! Les assassins soviétiques volent aussi les montres !"

    Temps...

    (photo de Joseph Koudelka, Prague, Václaviské Námesty, 21 août 1968 - La veille au soir, les chars russes sont entrés en Tchécoslovaquie, ce 21 août à midi, Koudelka les attend sur l'avenue principale encore vide)

    La montre de Victor l'emmène vers le passé, mais le compte à rebours peut aussi mener vers l'avenir : le vendredi 17 novembre 1989, 8 jours après la chute du mur de Berlin, 50000 manifestants envahissent les rues de Prague ; le lendemain, Le Soir titre en une : "Prague : le compte à rebours". Même si Victor n'est pas plus que d'habitude totalement optimiste : "Des nouveaux horlogers qui envahissent les rues se font matraquer avec un bel héroïsme, parce qu'ils veulent mettre les pendules à l'heure sans comprendre qu'il n'y a pas de pendules". Il n'empêche que le temps a repris son cours, et à la dernière page du roman, Victor ne cauchemarde plus : "Plus tard, bien plus tard que 5h du matin, je me réveillai (...)".

    Le temps a repris son cours ? A Prague, peut-être le pouvoir avait-il arrêté les pendules. Mais Nous cheminons commence la veille de l'ouverture du mur de Berlin. Et tandis que certains à l'Est voient le temps se remettre en marche, d'autres à l'Ouest interprètent ces événements comme marquant la "fin de l'histoire" - le triomphe définitif du capitalisme, le temps arrêté, donc, là aussi.

    A contrario, l'arrêt du temps peut être un symbole de contre-pouvoir. Sur un mur de Bologne en 1977 on pouvait lire ceci : "Pendant la commune de Paris les communards avant de tirer sur les gens tiraient sur les horloges et les détruisaient ils voulaient arrêter le temps des autres, des patrons, aujourd'hui face à moi et au-delà de vos visages je vois une mer d'horloges cassées". Il s'agit "à un certain moment d'affronter le temps ennemi, en l'interrompant et en laissant déferler une autre temporalité dont émane un parfum unique de communisme : le vrai état d'exception". Comme dans L'an 01 :

    Temps...

     


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  • Commentaires

    1
    Mardi 4 Novembre 2014 à 14:32
    L'explication semble congrue, j'eus cependant apprécié un tantinet plus de précisions.
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