• Expérience de la frontière

    Bon c'est vrai, ça fait longtemps qu'on n'a rien écrit ici, on se fait rares dans le passage. Et puis chaque été, Louise et moi devenons plus indiens que métropolitains. De montagnes en maquis et de port en port, nous suivons à la trace les fantômes du passé.

    Cette fois-ci, nous avions mis nos pas dans ceux des passeuses du réseau Varian Fry, telles Dina Vierny ou Lisa Fittko qui accompagna Walter Benjamin sur son ultime chemin, un chemin de contrebandier. Nous n'étions pas seuls à Port-Bou, mais nous l'étions apparemment à suivre – en diagonale - le parcours balisé que l'office du tourisme avait concocté, escomptant sans doute que l'aura du philosophe allemand attirerait une foule de pélerins venant de partout répondre à ce mystère : le corps de Walter B disparu dans la fosse commune, sa serviette remplie de précieux documents égarée aux Archives de la police municipale, où donc pouvait-on espérer apercevoir son fantôme ? A travers une des fenêtres du bâtiment qui abritait la Fonda de Francia, l'hôtel où il mit fin à ses jours ? Dans le regard vide d'un golem de vitrine rencontré dans une rue transversale ?

    Expérience de la frontière

    Nous nous sommes assis dans le cimetière face à la Méditerranée. Nous y sommes restés des heures, seuls. Louise trouvait qu'un cimetière devant la mer était le lieu idéal pour s'exposer parfaitement nue - je ne peux rien contre son penchant à mêler la nudité et la mort. Assis sur un banc de pierre, je l'observais, le noir de ses longs cheveux et de son Nikon FM argentique contrastant avec la peau dorée de son corps reflétant la lumière éclatante du soleil : elle photographiait chacun des caveaux numérotés creusés dans les grands murs blancs.

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    C'est lorsque nous sommes redescendus jusqu'au port que le fantôme de Walter B - à l'insu de l'office du tourisme - nous a fait un clin d'oeil : une petite barque de pêcheur y était ancrée, arborant son nom de baptème sur son flanc : Angelus Novus. Sourire de Louise qui retrouve l'ange de l'histoire constamment sur sa route. Sur la terre ou sur la mer.

    Expérience de la frontière

    Nous avions traversé la frontière de Banyuls à Port-Bou sur les traces des fantômes de Walter Benjamin et des autres artistes et intellectuels souvent juifs allemands qui fuyaient vers l'Espagne en 1940. Lorsque nous avons franchi le col dans l'autre sens, en passant à côté du vieux poste-frontière abandonné, d'autres fantômes nous ont assailli, ceux de la Retirada de 1939 !

    Nous avions évidemment connaissance de chacune de ces histoires, mais comme si chacune était une réalité close sur elle-même. La Retirada prenant place sur une des étagères de notre mémoire et le réseau Fry sur une autre. Mais à passer réellement ce qui restait du poste frontière, nous avons été traversés par ce double mouvement de fuite et ce paradoxe saisissant : comment un lieu qui avait vu des dizaines de milliers de personnes fuir les phalangistes de Franco dans un sens avait-il pu représenter l'année suivante un espoir de fuite dans l'autre sens pour de nouveaux exilés qui fuyaient tout à la fois les nazis et l'administration française ?

    Sans doute est-ce le pouvoir des lieux de nous faire tout à coup saisir qu'ils sont les noeuds de passages successifs. Ainsi du camp de Rivesaltes dont il reste aujourd'hui encore les murs de quelques-unes des 140 baraques qui ont servi à concentrer, interner, trier, incarcérer différentes populations : républicains espagnols, juifs, tsiganes, prisonniers de guerre allemands et italiens après la guerre, prisonniers politiques lors de la guerre d'Algérie, harkis, sans-papiers..., jusqu'en 2007.

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    A Port-Bou, l'Angelus Novus flotte nonchalamment dans le port. Le poste-frontière du col "dells belitres" est vide et désaffecté. Mais Louise et moi ne regardons jamais uniquement vers le passé. Il reste de nombreuses frontières bien fermées, et des camps d'internement pour celles et ceux qui les franchissent clandestinement : les C.R.A., centres de rétention administrative pour les demandeurs d'asile, s'ils déménagent parfois comme celui de Rivesaltes, ne sont pas en voie de désaffection. Même s'il leur arrive de brûler, comme un présage d'un avenir où "jusqu'au ciel devant lui [l'ange de l'histoire] s'accumuleront les ruines", quand surviendra l'instant de "réveiller les morts et rassembler les vaincus".

    (photos L.Lame, juillet 2013)

     


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