• L'instant du danger

    Je n'avais pas pris le temps à sa sortie de lire Paris sous tension d'Eric Hazan. C'est chose faite. J'en ai parcouru les premières lignes rue de Bagnolet, devant l'ancienne gare de Charonne, ce balcon sur la Petite Ceinture.

    L'instant du danger

    Après avoir évoqué Balzac, Baudelaire, les surréalistes... tout le gratin de la flânerie parisienne, Hazan parle de "Jean-François Vilar, maître du roman noir, qui fait de la destruction de la gare de la Bastille et du cinéma Paramount le mélancolique décor de Bastille Tango". Les flâneurs cités par Hazan semblent tous avoir en commun de regretter un Paris révolu et soupirer comme Balzac : "Hélas ! le vieux Paris disparaît avec une effrayante rapidité."

    Face à l'ancienne gare transformée en salle de concert se dresse désormais un hôtel de luxe imaginé par Roland Castro (passé du col mao au Rotary ?). Je lui tournai délibérément le dos, lui préférant la friche de la PC et la vieille gare. Nostalgique, Louise Lame ? Malgré toute la sympathie que j'éprouve pour Hazan, j'avais envie de discuter du terme : nostalgie, vraiment ? JFV l'a souvent répété, il ne s'agit pas de verser des larmes sur un Paris en voie de disparition mais de faire l'état des lieux, un peu comme on écrirait les minutes d'un procès. C'est bien ce que fait Aragon dans Le Paysan de Paris à propos des passages de l'Opéra ("ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada") détruits en 1925.

    L'instant du danger L'instant du danger

    (Passage de l'Opéra, entrée 10-12 bd des   (Galerie du Baromètre, photo
    Italiens, photo de Léopold Mercier, 1924)      d'Albert Harlingue)

    Ou ce que fait Marville avant les travaux d'Haussmann, Marville qui a pour mission de photographier l'insalubrité des ruelles et des venelles promises à la casse et qui du même coup donne à voir un Paris éternel, celui des enseignes et du pavé humide. Paris est là, dans ces inventaires avant destruction.

    Oui JFV fait l'état des lieux, celui des effacements, des démolitions en cours, des rénovations manquées. Il mêle littérature délinquante et chronique des bouleversements intimes de la ville : le trou des Halles, les chais de Bercy, le passage des Singes... la Bastille, bien sûr et surtout. A laquelle il consacre un roman, Bastille Tango et une somme photographique. A l'époque des travaux en 1984-85, il avait exposé ses photos à la Terrasse de Gutenberg ainsi qu'au 7ème festival du roman et du film policier de Reims.

    L'instant du danger

    (photo de JF Vilar parue dans Mic-Mac n° 19, octobre 1985)

    L'instant du danger

    (photo de JF Vilar publiée dans Rouge n° 1170, juillet-août 1985)

    Depuis, les photos de Vilar ont été remisées on ne sait où. Depuis, l'Opéra Bastille règne en maître froid sur la place - une poignée d'"indignés" ont essayé en vain cet automne d'en réchauffer les marches. Depuis, malgré les ravalements de façades, on peut continuer à espérer qu'un certain "esprit" imprègne toujours les pierres des immeubles du faubourg qui restent debout : l'esprit de révolte, le souvenir des luttes "tel qu'il surgit à l'instant du danger" (Walter Benjamin) et dont il faut s'emparer...

     


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