• Le kiosque à journaux de La Capitale

    C'était un de ces matins où Louise était partie fomenter je ne savais trop quoi pour trouver des réponses offensives à opposer aux problématiques du moment. Une fois de plus, la période ne sentait politiquement pas très bon, les effluves facilement reconnaissables de l'extrême droite permettaient surtout à beaucoup d'autres de masquer leurs propres pestilences, et Louise détestait rester passive. Je ne parvenais pas toujours à la suivre. Je décidai d'aller faire un tour dans notre passage. Comme d'habitude, ouvrir un moment les fenêtres pour aérer les livres de la bibliothèque et les photos punaisées aux murs, voir s'il y avait des messages dans la boîte aux lettres, compter les nouveaux chats dans la cour...

    Il m'attendait, adossé au mur décrépit à côté de l'entrée. Plutôt grand, une casquette en laine à carreaux verts et rouges sur le crâne, les mains dans les poches de son pantalon de toile, l'oeil vif. Il m'a regardé m'approcher. Arrivé à son niveau, je me suis arrêté. Il m'a fixé quelques secondes, puis il m'a dit :

    - Bonjour. C'est bien vous qui cherchez des documents (photos et autres) et des témoignages sur le café “La Capitale” et sur le kiosque à journaux à l'extérieur ?

    Mes yeux se sont allumés et cela a rendu superflu toute autre forme d'acquiescement, il a continué, d'une traite, sans respirer :

    - Je n'ai jamais connu de kiosque à journaux à proximité de "La Capitale". Il y avait dans les années 50 (et au-delà), devant la partie de "La Capitale" donnant sur le Faubourg-du-Temple une vieille femme édentée qui vendait la presse sur une espèce de table du matin au soir. Elle mangeait là, accompagnée de son chien, et l'argent des ventes était posé sur un grand plateau où elle puisait pour rendre la monnaie à ses nombreux clients. Quand elle s'assoupissait, on prenait le journal et on déposait l'argent sur le plateau. Elle ne vendait que la presse parisienne quotidienne de l'époque (France-Soir, Ce Matin, l'Intran, etc.) dont les différentes éditions lui étaient régulièrement livrées par des cyclistes...

    Il a semblé sur le point de continuer, mais au lieu de cela, il est tout à coup parti droit devant lui, d'un pas rapide et ondulant comme un danseur de calypso.

    Je suis entré dans le passage, j'ai poussé la porte et je me suis dirigé vers la bibliothèque.

    Dans C'est toujours les autres qui meurent, Victor raconte : “Les journaux, je suis descendu les acheter en vitesse au kiosque du coin, comme d'habitude.” La scène est datée du 20 juin 1981, et parmi les journaux achetés se trouve Le Quotidien. La localisation du “kiosque du coin” n'est pas précise.

    Mais dans Bastille Tango, en janvier 1985, Victor rentre un matin et arrive “au canal Saint-Martin. Face à La Capitale qui ouvrait”. Il ajoute : “Restait à acheter Le Soir, journal du matin, au kiosque du bistrot.”

    Dans Paris d'Octobre, en octobre 1985 : “Je vais chercher les journaux en bas, au kiosque de mon rade, la Capitale.”

    Dans Les Exagérés, en septembre 1986 : “Le kiosque de La Capitale, en bas de chez moi, ouvrait tôt. J'achetai Le Soir, Libé, Lui, les Cahiers, pris un café au comptoir, puis un blanc sec de nature indéterminée.”

    Enfin, au début de Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, le 8 novembre 1989, Victor rentre chez lui après avoir passé 1021 jours et nuits en captivité : “Rentrer dans l'immeuble tout de suite était au-dessus de mes forces. Me diriger vers le canal était tentant. (…) J'y renonçai, me dirigeant plutôt vers le marchand de journaux de la Capitale. Mon rade habituel. Derrière les piles de papier, ce n'était plus le même vendeur. J'achetai Libé, Le Soir, Le Monde de la veille, L'Officiel, Les Cahiers du cinéma, L'Obs. Et puis Lui, Actuel, Zoom, Paris-Match, Télérama. Et, après une fausse hésitation, Vogue, Globe, Photo et cinq ou dix autres revues, presque au hasard, avec boulimie. Le nouveau vendeur était un colosse roux, au visage rond, très à l'étroit dans sa petite cahute. (...) J'entrai dans le bistrot.”

    Je refermai le bouquin, restai un long moment à réfléchir. Les questions se bousculaient dans mon esprit. Pourquoi "Calypso" m'avait-il affirmé n'avoir jamais vu de kiosque à journaux adossé à La Capitale ? Jusqu'à quelles années avait-il fréquenté le quartier ? Où trainait-il entre 1985 et 1989 ? Se pouvait-il que le kiosque ait été ajouté tardivement ? Ou bien Victor qui en 1981 ne parle que du “kiosque du coin” avait-il ensuite brodé dans ses souvenirs ? Avait-il pour les besoins du décor inventé cette “cahute” où se serrait le colosse roux au visage rond ? Un colosse roux au visage rond ? Les cheveux de Calypso étaient blancs mais il était grand et son visage n'était pas du genre émacié ; se pouvait-il qu'il ait été le vendeur du kiosque à journaux de La Capitale ? Pourquoi alors serait-il venu me trouver pour me raconter une histoire ? Qui racontait des histoires ? Calypso, Victor ? Quelqu'un d'autre ? Je ne savais plus que croire. Je me levai pour aller observer de près sur le mur la vieille carte postale de La Capitale - je n'y vis aucun kiosque à journaux. Sur la photo plus récente du temps où le café avait été renommé La Capitale Balkane, on ne voyait pas non plus de kiosque, en tout cas pas du côté du canal. Mais du côté du Faubourg du Temple ?

    Victor avait disparu depuis longtemps. Il fallait que je retrouve ce Calypso.

    Le kiosque à journaux de La Capitale

     (carte postale, non datée. Le "tramway funiculaire de Belleville" a été en service de 1891 à 1924) 

    Le kiosque à journaux de La Capitale

     (photo Didier Buty (détail), octobre 1989)

     


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