• Lettre de rupture

    Le dimanche 28 juillet 1968 à 18h30 au Verger d'Urbain V, en réponse à une mise en demeure de la mairie d'Avignon d'interrompre les représentations de leur pièce Paradise now et de lui substituer Antigone, Julian Beck lit au nom du Living Theatre le communiqué suivant :

    "Le Living Theatre a décidé de se retirer du Festival d’Avignon.

    Parce que, sans que le mot d’interdiction ait été prononcé, Paradise Now a été interdit par la Municipalité, sous menace d’action répressive et judiciaire.

    Parce que les responsables du Festival, représentés par le Maire d’Avignon, nous ont interdit toute représentation gratuite dans les rues d’Avignon, alors que la totalité des places payantes sont déjà vendues. Ces responsables affirment catégoriquement que la population n’a pas droit d’accéder au théâtre sans payer.

    Parce que nous avons le choix entre subir la contrainte de la Municipalité qui supprime notre liberté d’expression et travailler à assurer notre propre liberté et celle des autres.

    Parce que nous avons le choix entre nous incliner devant une exigence appuyée par une sommation d’huissier, et nous retirer du Festival, qui veut nous empêcher de jouer ce qu’il nous a demandé de jouer.

    Parce que nous voulons choisir la solution propre à diminuer le climat de violence qui règne dans la ville.

    Parce qu’on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon, parce qu’on ne peut servir à la fois le peuple et l’Etat, parce qu’on ne peut servir à la fois la liberté et l’autorité, parce qu’on ne peut à la fois dire la vérité et mentir, parce qu’on ne peut substituer à un spectacle interdit une pièce, Antigone, dans laquelle une jeune fille, au lieu d’obéir à des ordres arbitraires, accomplit un acte saint.

    Parce que le temps est venu pour nous de commencer enfin à refuser de servir ceux qui veulent que la connaissance et les pouvoirs de l’art appartiennent seulement à qui peut payer, ceux-là même qui souhaitent maintenir le peuple dans l’obscurité, qui travaillent pour que le pouvoir reste aux élites, qui souhaitent contrôler la vie de l’artiste et celle des autres gens.

    Parce que le moment est venu pour nous de faire sortir l’art du temps de l’humiliation et de l’exploitation.

    Parce que le temps est venu pour nous de dire non, avant qu’aient disparu nos derniers lambeaux de dignité.

    Parce que notre art ne peut être mis plus longtemps au service d’autorités dont les actes contredisent absolument ce à quoi nous croyons.

    Parce qu’enfin, bien qu’il nous déplaise d’invoquer la justice et la loi, nous sommes convaincus que le contrat avec la ville d’Avignon est déjà rompu, du fait de notre empêchement à jouer Paradise Now. Nous nous sentons donc totalement libres de prendre cette décision nécessaire.

    La Compagnie du Living Theatre." 

     


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