• Terezin

    C'est en arrivant à Terezin que nous avons ressenti, Corsaire et moi, que les lieux ne se comprennent bien qu'après les avoir traversés ou s'être laissé traverser par eux. Banalité. Oui mais pas seulement. Sur Terezin nous croyions savoir à peu près ce que nous en avions écrit ici. Les informations collectées formaient en moi comme un kaléidoscope d'images sombres et douloureuses : j'imaginais Desnos arriver au camp après avoir traversé bois et forêts dans une fuite absurde vers la mort, je voyais l'infirmier et l'infirmière tchèques se pencher sur le corps inerte du poète, le reconnaître malgré tout, j'entendais l'orchestre du ghetto modèle jouer au milieu de l'inaceptable et puis j'avais en tête les images du film 95% de réel : JFV devant la piscine où se baignaient les gradés qui surveillaient le camp, images d'une architecture concentrationnaire pleine de fantômes.

    Il y a des années, en février 90, j'étais arrivée dans une Prague muette et ouatée, pleine encore de la stupeur d'une révolution de velours invisible à mes yeux. J'étais moi-même complétement hébétée en marchant entre les tombes du vieux cimetière juif. Dans le petit musée qui le jouxtait, je me souviens de la lumière du jour qui éclairait les dessins des enfants du ghetto de Terezin.

    Avec Corsaire, nous avions décidé d'aller à Terezin avec une sorte d'évidence. Pas un pélerinage. Juste une approche.

    Lorsque nous y sommes arrivés en juillet 2011, nous avons compris qu'en réalité il n'y avait pas qu'un seul lieu mi-camp/mi-ghetto mais deux Terezin : la petite forteresse, prison militaire qui avait surtout servi à entasser dans les pires conditions concentrationnaires la résistance locale et qui avait accueilli à la fin de la guerre les prisonniers qui arrivaient de partout, dont Desnos, et de l'autre côté de la rivière Ohře, un ghetto installé à une demi-heure de marche, dans l'ancienne ville de garnison. Dans les derniers mois, les "habitants" du ghetto avaient été envoyés par fourgons dans les camps d'extermination les plus proches. Un double mouvement donc, la prison se remplissant pendant que le ghetto se vidait.

    Deux lieux. Deux arrêts d'autocar : Terezín Bioveta et Terezin aut.nádr.

    C'est dans le ghetto que JFV voulait que Julius, le personnage central de son roman inachevé, ait passé son enfance. Dorénavant des familles y vivent presque normalement. Des gamins blonds font du vélo dans des allées mornes et rectilignes. Mais c'est pourtant dans la prison que JFV est filmé, comme si le ghetto habité par une nouvelle population ne pouvait constituer aujourd'hui une représentation de l'horreur concentrationnaire, comme si l'on ne savait pas quoi faire des mômes et des tracteurs, du temps qui passe et de l'herbe qui toujours re-pousse entre les pavés.

    Il est alors donné à celui qui arpente, qui franchit à pied la distance séparant la prison du ghetto, de commencer à saisir la complexité du réel ; certainement pas 95% mais une infime partie et ce n'est déjà pas si mal...

     


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