• Vendredi 13

     


    votre commentaire
  • Qu'est-ce que je faisais le 16 novembre 2014 ? Je ne sais pas. C'était un dimanche. Apparemment, le temps était maussade, nuageux, gris. La veille il y avait eu une manif contre l'austérité. Je n'y étais pas allé. De toute façon elle partait de Denfert-Rochereau, je ne serais donc pas passé sous les fenêtres de Jean-François Vilar, je n'aurais pas eu l'occasion de lever les yeux en passant pour voir si, comme ça nous était arrivé une fois (sur combien de manifs ?), une main écartait un rideau pour jeter un œil en bas à une nième procession depuis 40 ans. Louise et moi n'étions pas motivées pour les manifs plan-plan clairsemées. Nous portions encore le deuil de Rémi Fraisse assassiné par un gendarme 3 semaines plus tôt dans une manif à Sivens. Nous observions le renforcement constant de l'Etat policier que rien ne semblait pouvoir contrecarrer.

    Qu'est-ce que nous faisions le dimanche 16 novembre 2014 ?Nous pensions à Jean-François Vilar. C'était 4 jours avant la réédition en poche de Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués. Nous l'attendions avec impatience. Belle photo de couverture, nouvelle campagne de diffusion dans les librairies. De nouvelles lectrices et de nouveaux lecteurs. Jean-François avait été informé du projet, bien sûr. Nous espérions que, derrière ses rideaux, il allait être content...


    votre commentaire
  • Je redescendais de la mairie du 18ème à vélo quand j'ai vu l'affiche consacrée à l'exposition sur Germaine Krull. Avec les événements de ces derniers temps concernant les migrants, et notamment celles et ceux qui depuis le mois de juin à Paris étaient chassés de lieux en lieux, je n'avais pas eu la tête à arpenter les expos photos. J'avais le regard froid et la mâchoire serrée des mauvais jours. Dans ces moments-là mes envies de graphs et de collages sur les murs de la ville tournaient à l'obsession. Je me retenais de sortir la nuit pour placarder des images d'embarcations en Méditerranée. J'avais le désir de sérigraphies grand format collées à la hâte. Du genre envahissantes. Que les images sortent des écrans tactiles, des murs facebook, où elles s'effacent du bout des doigts.

    La vision de la photo de Germaine Krull n'avait aucune chance d'atténuer ma colère, il s'agissait juste d'une digression. Une tangente.

    Lames

    Germaine Krull photographiait les passages. J'avais vu quelques-unes de ses photos lors d'une exposition consacrée à Walter Benjamin. Ces deux-là s'étaient rencontrés en 1926 et avaient correspondu quelque temps. Elle avait été spartakiste dans sa jeunesse, avait failli être fusillée. Et depuis, arpentait le monde en rescapée, photographiait les architectures d'acier, les femmes entre elles, la marchandise, les mannequins nus dans les vitrines.

    Lames 

    Je crois bien qu'avec Victor, nous avions joué un temps à nous envoyer des images par mails. Une photo de Germaine Krull faisait partie du jeu. C'était comme tirer les tarots. Les photos comme des lames, les unes à côté des autres, formaient une énigme à résoudre. Je n'étais pas mauvaise à ce jeu-là. Krull était la voyante oculiste.

    Lames  Lames

    Je l'avais placée à côté du portrait de Madame Sacco, la voyante que fréquentait Breton en 1926/27, au moment de la rencontre de Krull et de W. Benjamin. Madame Sacco habitait alors rue de l'Usine dans le 15ème arrondissement, là où depuis 1925 Citroën avait ouvert une usine flambant neuve dans les locaux de l'ancienne usine Cail dont le propriétaire était mort au temps de la Commune.

    J'imagine Breton se rendant rue de l'Usine pour se faire tirer les cartes, croisant les ouvriers qui se rendaient dans la toute nouvelle usine de la rue de Grenelle, pendant que la même année Krull et W. Benjamin parlaient des passages.

    Les deux portraits de femmes sont toujours punaisés sur le mur au dessus de mes ordinateurs avec d'autres images envoyées par Victor. La nuit, sans doute à défaut de placarder les murs de la ville de corps de migrant.e.s mort.e.s aux quatre coins de l'Europe, je tente de trouver dans l'agencement de ces images les réponses à nos questions. Et auprès de mes fantômes la force de continuer les luttes.

     


    votre commentaire
  • (Walter Benjamin photographié par Germaine Krull, Paris 1926)

    On parle de Walter B. ici et , et encore ici et  et ailleurs, et dans plusieurs autres petits recoins de notre passage. Quant à Germaine Krull, on avait utilisé une de ses photos ici et deux autres .

     

     


    votre commentaire
  •  "Nous n'avons pas dénoncé nos amis étrangers"

    (photo de Denis Roche, 1984)

    Dans son numéro 33 de décembre 1990, la revue 813 mène une enquête auprès des auteurs sur leurs relations avec l'édition. Jean-François Vilar, dans sa réponse intitulée "Des rapports amicaux", écrit : "Au Seuil, Denis Roche qui est un ami, m'a proposé de publier dans sa collection Fiction & Cie. Collection pour laquelle, en tant que lecteur, j'ai la plus totale estime. C'est là que j'ai publié Les Exagérés. C'est là que paraîtra dans quelque temps mon prochain roman."

    Denis Roche et Vilar s'étaient connus à France-Culture, ils avaient des affinités : la littérature, la photographie... La politique aussi ; on trouve la trace de plusieurs pétitions où figurent parmi d'autres leurs deux signatures. En 1999, à propos du 17 octobre 1961, ils signaient "pour que cesse l'oubli". En février 1997, ils signaient un appel initié par Dan Franck : "Nous, écrivains et auteurs français, déclarons:

    "Nous sommes coupables, chacun d'entre nous, d'avoir hébergé récemment des étrangers en situation irrégulière. Nous n'avons pas dénoncé nos amis étrangers. Et nous continuerons à héberger, à ne pas dénoncer, à sympathiser et à travailler sans vérifier les papiers de nos collègues et amis.

    "Suite au jugement rendu le 4 février 1997 à l'encontre de Mme Jacqueline Deltombe, «coupable» d'avoir hébergé un ami zaïrois en situation irrégulière, et partant du principe que la loi est la même pour tous, nous demandons à être mis en examen et jugés nous aussi. Enfin, nous appelons nos concitoyens à désobéir pour ne pas se soumettre à des lois inhumaines. Nous refusons que nos libertés se voient ainsi restreintes."

    Denis Roche est mort il y a 4 jours. JF Vilar est mort il y a bientôt 10 mois. Entre ces deux dates, plus de 2000 migrant.e.s sont mort.e.s en Méditerranée. Des centaines d'autres sont mort.e.s en franchissant d'autres frontières. Combien sont mort.e.s depuis que Denis Roche et JFV avaient signé cet appel il y a plus de 18 ans ? Combien n'ont pas eu le temps de devenir nos ami.e.s ? Il y a 10 jours, on a retrouvé 71 cadavres dans un camion frigorifique fermé abandonné sur une autoroute autrichienne. A Paris, des centaines de migrant.e.s campent ou squattent où ils peuvent et se font harceler par les flics du gouvernement socialiste. Hier soir à Paris, place de la mairie du 18e arrondissement, les migrant.e.s et leurs soutiens ont encore été bousculé.e.s et empêché.e.s de bâcher leur campement pour se protéger de la pluie. Comme Denis Roche et JF Vilar il y a 18 ans, nous sommes coupables. Coupables de manifester, coupables de soutenir les sans-papiers, coupables d'accueillir les migrant.e.s, coupables d'avoir honte, coupables d'être en colère, coupables d'être prêt.e.s à "désobéir aux lois inhumaines".

    Hypocrites ! Vous déclenchez les guerres, et vous fermez les frontières !

    "Nous n'avons pas dénoncé nos amis étrangers"

    (photo de Sarra Majdoub, 05/09/2015)

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires