• C'était un des plus fréquentables de Paris. Singulier, joyeux, habité. Je ne vous fais pas le coup de la nécro sur le ton "les morts sont tous de braves types", non non, c'est vrai. Déco de caractère, bière de caractère (Maredsous pression), musique de caractère (jazz, salsa, soul... pas des play-lists de circonstance, la vraie discothèque des 2 patrons qui aimaient la saudade !). Le rade s'appelait "Mon chien stupide". Il n'était pas situé sur nos itinéraires habituels, mais quand on y pensait, Louise Lame et moi, on faisait le détour exprès pour aller s'y plonger. Sur les hauteurs de Ménilmontant, avec la musique en fond sonore, on se serait un peu crus à Lisboa... Hier soir, lorsqu'on s'est approchés, par la rue de la Bidassoa, Louise a tout de suite remarqué le changement de nom sur l'auvent. On est entrés, un peu méfiants : les lourdes tables en bois rectangulaires avaient été remplacées par des petites tables rondes en formica gris perle, la collection de chiens de toutes tailles qui n'était pas toujours de bon goût mais qui avait le mérite de faire ressembler le café à un stand des Puces avait été remplacée par des accrochages aux murs de photos noir et blanc de films français, sous verre. Pourquoi diable avoir remplacé un lieu qui avait une âme par une déco aseptisée ? Ils n'avaient pas recouvert de laque noire le carrelage du sol, un des plus beaux de Paris, mais je ne jurerais pas qu'ils n'y pensent pas. Il y avait encore de la Maredsous, mais vu comme ils la servaient sans considération (c'est-à-dire sans mousse), je ne serai pas surpris s'ils passent vite à l'Affligem ou à la Pelforth blonde ! Les olives étaient bonnes, mais on n'y retournera pas pour ça.

    Dans les romans de JFV, il est parfois question de cafés disparus. Il y a bien sûr "La Capitale" qui disparaît "en direct" dans Nous cheminons..., remplacé par un fast-food, comme avant lui "Le Cyrano" où se réunissait le groupe surréaliste. Il y a les cafés qu'on tue puis qu'on empaille, avec leur nom mais sans leur âme : dans Nous cheminons... toujours, il est question de "La Grisette", en travaux, et de "La Coupole", que Victor d'abord ne reconnait pas ("Plus de bar. Des couleurs trop vives, fraiches"), avant que Solveig ne lui explique que ce n'est pas une simple rénovation : "C'est bien pire. Tout a été rasé puis reconstruit. Nous sommes dans un décor". C'est cette même "absurdité grotesque" que pointe JFV dans le texte Paris désolé, publié en 1995 dans Paris perdu, à propos de la brasserie "La Tour d'Argent" dont on assiste à la destruction complète dans Bastille Tango : elle "a été reconstruite à peu près à l'identique de ce qu'elle était, pour l'extérieur du moins (...). Genre copie de meuble ancien. Ou faux témoin", avant d'être rebaptisée "Les Grandes Marches" pour de vulgaires raisons de gros sous. Dans Paris d'octobre, Victor et Lady l'Arsouille déjeunent d'un steak tartare au "Café du Lion" qui "ne ressemble plus en rien à celui où Lénine et Trotski jouaient aux échecs avant octobre" (aujourd'hui c'est aussi un fast-food). Et puis dans Bastille Tango, Victor se souvient du "Tambour", lieu de rendez-vous militant des années 70, rebaptisé "La Juventus" et "désactivé".

    Enfin bref... adieu Mon chien stupide, nous perdons un de nos repaires. Une épingle ôtée de nos cartes. Ce n'est pas grave en soi – sauf s'il y a plus de cafés vivants qui disparaissent qu'il n'y en a qui naissent.

     Les cafés meurent aussi

     Les cafés meurent aussi Les cafés meurent aussi

     


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  • Les murs conservent la mémoire des luttes. L'image surgit, comme dans un bain photographique, à l'instant où elle se révèle. Des femmes et des hommes en armes, à l'angle de la rue de Tourtille et de la rue Lesage. A un pâté de maison de distance du lieu d'une des dernières barricades du 28 mai 1871, celle de l'angle Tourtille-Ramponneau.

    Mémoire des barricades

    Louise lame me souffle à l'oreille que la tache rouge du sens interdit sur fond de photo noir et blanc lui rappelle une autre image :

    - Le montage de Sasha Stone utilisé pour la couverture de l'édition originale de Sens unique de Walter B en 1928 (la même année que Nadja).

    Mémoire des barricades

    Walter B a plusieurs fois évoqué les barricades parisiennes (celles de 1830 et 1848, avant Haussmann), dans Le Livre des passages.

    - Et dans Sens unique, y'aurait pas une phrase qui parlerait de barricades ?

    - Non, mais il parle d'ouvrir "non plus la rue en pente du chagrin, mais le chemin montant de la révolte".



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  • Nous cheminons entourés de fantômes... est un roman plein d'horloges, de pendules, de montres, à Paris comme à Prague. Cela fait plusieurs semaines que Corsaire et moi tournons autour de cette thématique sans trouver quel fil tirer. Il m'arrive de marcher dans les rues et de ne voir dans la ville que les aiguilles qui y marquent le temps. En flânant ainsi, les cadrans entraperçus, les images en noir et blanc et les citations se télescopent, finissent par former comme un territoire, ou bien une cartographie, un portulan plus exactement, ces cartes marines qui permettent de naviguer en haute mer.

    Minuit moins cinq dans le siècle Minuit moins cinq dans le siècle

     (photo d'Atget : Angle de la      (photo de Sabrina Biancuzzi, série  rue Laplace et de la rue de la     "Le crissement du temps", 2010 ; Montagne Ste-Geneviève, 1898)              autres photos ici

    Parmi les citations qui me traversent, il y a le titre du roman de Victor Serge : S'il est minuit dans le siècle. Cette citation vient à l'esprit de Victor, lors de sa première nuit dans Prague en décembre 1989, tandis qu'il écoute sur un "magnétophone de poche" (un walkman ?) la confession de Lourcet sur les événements de 1938 : "Je longeai la synagogue(...) je me retournai et me décidai à lever les yeux vers les horloges du fronton nord de l'hôtel de ville du ghetto. La plus basse, enchâssée dans sa lucarne marquait l'heure en caractères hébraïques. Les aiguilles tournaient à rebours. Elles étaient dans la même disposition que celle de ma montre. Minuit approchait. Minuit à Prague, et à entendre Lourcet, minuit dans le siècle".

    Dans Nous cheminons..., Alfred Katz croise Victor Serge à l'imprimerie de la rue du Croissant où ils sont tous deux employés : "avec son petit sourire exaspérant – ce grand militant, ce presque héros, ne m'est pas sympathique. Nathan va même jusqu'à le traiter de poseur". Victor Serge, la fine fleur de l'anarchisme individualiste parisien sous le pseudo de Le Rétif en 1909-1912 (période bande à Bonnot), converti après 1917 au marxisme tournant vite tendance trotskiste, banni d'URSS en 1936, juste à temps pour échapper aux procès de Moscou qui vont viser ses camarades Zinoviev, Kamenev et consorts. Revenu à Paris, il écrit S'il est minuit dans le siècle à propos de cette répression des opposants au régime stalinien. Cette phrase écrite en 39 fait écho en moi à une phrase de W. Benjamin écrite à Fritz Lieb en juillet 37 : "Et nous avons beau courir à toutes les fenêtres, partout le temps devient lugubre".

    J'ai beau, moi, au moment de l'écriture de ce post, me trouver sous le soleil, à la terrasse d'un café du haut Belleville, j'ai beau ne pas goûter les comparaisons hâtives entre périodes historiques, je me demande précisément à quelle fenêtre il nous est encore possible de regarder. Victor Serge écrivait : "Arrêtons-nous un moment au soleil. On nous enfermera peut-être ce soir dans les sous-sols de la Sûreté. (...) Souvenez-vous alors du soleil de cet instant. Pas de plus grande joie sur la terre, sauf l'amour, et c'est du soleil dans les veines...
    - Et la pensée, demanda Rodion, la pensée ?
    - Ah, c'est plutôt maintenant sur le crâne, un soleil de minuit. Glacial. Que faire s'il est minuit dans le siècle ?
    - Soyons les hommes de minuit, dit Rodion avec une sorte de joie."
    Oui, si le temps devient trop lugubre, il nous restera à devenir "les femmes et les hommes de minuit". En d'autres temps militants, on aurait dit des "taupes" (rouges), creusant imperturbablement malgré l'obscurité...

    Je feuillette Nous cheminons... et tombe sur cet autre passage, où Solveig raconte à Victor : "- Hier [mardi 19 décembre 1989], il n'y avait d'appel pour aucune manifestation particulière. Cinquante mille étudiants étaient pourtant place Venceslas (...).
    Elle sortit de sa poche un morceau de carton. C'était un cadran de pendule comme on en fait fabriquer aux enfants pour leur apprendre à lire l'heure. Les aiguilles découpées marquaient minuit moins cinq.
    - Minuit  moins 5 ! C'est une expression tchèque qui signifie à peu près : il est plus que temps, il y a urgence. Des petits cartons de ce genre, on en a trouvé des milliers à Prague, après le 17 novembre. Partout, au pied des monuments, aux fenêtres des maisons, dans les trams, le métro. Ca voulait dire : foutez le camp !
    Elle épingla l'horloge au mur. C'était le deuxième instrument à marquer le temps que m'offrait Solveig."

    "Impossible de distinguer l'heure, à ma montre. Minuit moins cinq ? J'aurais tellement voulu ! De toute façon j'étais en retard". Comme Victor à la fin du roman, je ne suis pas très sûre de l'heure qu'il est. Minuit dans le siècle ? Ou bien minuit moins 5 ? Histoire de ne pas seulement souligner l'imminence du drame mais de rappeler l'urgence d'épingler sur les murs les signaux de l'insurrection.

     


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  • 85ème anniversaire de la "nuit de folie" de Leona Delcourt, dite "Nadja", le lundi 21 mars 1927, dans sa chambre d'hôtel de la rue Becquerel (Paris 18e).

    Dans Nous cheminons..., dans une scène située le 21 mars 1938, Alfred Katz entraîne André Breton rue Becquerel et il lui affirme avoir rencontré Nadja internée, alors qu'il était aide-soignant dans un asile psychiatrique du nord de la France. Dans une autre scène du bouquin, située elle en décembre 1989, Abigail Stern, qui prépare une pièce sur Nadja, loue une chambre dans l'hôtel de la rue Becquerel où, une nuit, elle expérimente à son tour ses limites.

    En mai 1993, JFV consacre un article dans Télérama à cette histoire. La rue Becquerel, derrière "l'immonde Sacré-Coeur. Une rue courte, en abîme, avec des escaliers en chute libre qui dramatisent le moindre éventuel faux-pas". Breton dont JFV dit que "c'est en spectateur que la folie l'intéresse". Nadja, "la femme miraculeuse, fatale, magicienne et prostituée, sorcière et illuminatrice et qui, par là, doit plus à l'imaginaire baudelairien qu'à celui des surréalistes".

    Rue Becquerel, l'hôtel est toujours là, le long des marches. Nous n'avons pas osé entrer ; de peur d'y croiser au détour d'un couloir un fantôme aux "yeux de fougères" ?

    Mercredi 21 mars 2012 : rue Becquerel

    (photo publiée dans Télérama n° 2260 du 5 mai 1993)


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  • Les panneaux Decaux nous polluent la vue. A l'instant où je pense à écrire ce post, je pédale derrière un bus (ligne 26) et ce qui me pourrit la perspective est l'affiche d'un film qui va sortir cette semaine sur Claude François.

    Quel rapport avec JFV, s'interrogent les lecteurs familiers de ce blog ? J'y viens, j'y viens...

    A l'époque où Rouge était un quotidien (1976-1979), JFV avait signé dans le n°599 du lundi 13 mars 1978 un article intitulé "Le dernier tube de Clo-Clo : un néon" (officiellement, il avait voulu refixer une applique défectueuse alors qu'il prenait son bain - je précise cela pour les moins de 35 ans à qui cet événement aurait pu échapper). JFV doutait qu'il s'agisse de la "mort d'une idole" : "Imagine-t-on demain les "Clodettes" lire en public et pour saluer sa mort un poème de Shelley, comme le fit Mike Jagger à Hyde Park au lendemain de la mort de Brian Jones ?" Il définissait C.François comme "un pur produit (...). Sacrément au point. Mais comme n'importe quelle machine : toujours à la merci d'un mauvais contact".

    Vous trouvez ça drôle ? Et bien, dans le n°607 du mercredi 22 mars, on trouve 2 courriers de lectrices que ça n'avait pas du tout fait rire. "Une lectrice sympatisante lycéenne" trouvait l'article "dégueulasse", parce que "Cloclo (...) c'était la vie, la joie de vivre dont vous feriez bien de colorer votre journal". Pierrette, elle, criait "Halte à l'indécence", "au nom de tous ceux pour qui Cloclo était tout simplement la tendresse". Avec dans les 2 courriers cet argument-massue pour finir : "Cloclo, c'était un phénomène de masse et son public, il était principalement au sein de la classe ouvrière". "Toute liberté en art", je ne l'avais pas envisagé sous l'angle "chacun ses goûts" (je suis snob) !

    34 ans plus tard, le bus s'arrête à une station. Sous l'abribus, un panneau Decaux annonce "les jours stars" chez Carrefour, avec un dessin représentant Jagger et Keith Richards ! Je pense que je vais continuer à pédaler les yeux fermés... 

     


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  • J'ai dû fouiner un peu pour le dénicher. Un court récit, 150 pages. Ecrit en 1958, en temps de guerre. Le jardin de Djemila. L'histoire d'un homme, ayant passé sa jeunesse à Sète, écrivain et journaliste, auréolé de sa Résistance autour de Chartres, à 20 ans. Un homme qui a combattu pour la France parce qu'il l'identifiait à une femme, et qui, de la même façon, 13 ans plus tard prend fait et cause pour le nationalisme algérien. Djemila, c'est le nom de plusieurs "poseuses de bombes" du FLN. C'est le titre d'un article virulent dans lequel le narrateur dénonce la torture exercée par les paras au nom d'une idée dévoyée de la France et exalte les femmes martyres. C'est le nom d'une jeune femme fantômatique qui traverse le bouquin. Fantôme d'une nation soumise à une armée d'occupation. Aimée et violée, sublimée et torturée. A la fin, le narrateur s'engage dans l'armée française et monte à l'assaut des djebels où Djemila est acculée avec ses compagnons d'armes...

    Le bouquin est signé Maurice Clavel. Jeunesse à Sète, résistant à 20 ans, vers Chartres. Ecrivain, journaliste à Combat, il est une des rares plumes à ne pas se gausser des insurgés de la Sorbonne descendus en juillet 68 au festival d'Avignon qu'il avait contribué à fonder 20 ans plus tôt avec son ami sétois Jean Vilar (nous en avions parlé ici). Avant mai 68, il fut un temps prof de philo au lycée Buffon (Paris 15e). Il eut, entre autres, parmi ses élèves, un adolescent du quartier qui ne s'appelait pas encore Jean-François Vilar. Celui-ci raconte ça dans une interview à Télérama en février 1982 : "(...) être en classe de philo, avec comme prof Maurice Clavel, ce fut pour moi le plus bel âge de la vie ! J'appartenais à cette génération fantastique à qui Clavel avait appris le devoir d'insolence", puis dans Apostrophes en avril 85 : "C'était un agitateur d'idées formidable, c'est-à-dire que c'était quelqu'un qui apprenait à penser... et à penser d'une manière aussi peu sereine, aussi peu calme, aussi peu confortable que possible".

    Histoires de fantômes

    (Maurice Clavel, à la télé en décembre 1958)

    En 1988, Vilar sort un roman, Djemila. Ca se passe à Paris, dans le 14e, autour de la secrète Villa Hallé. On y évoque l'émergence d'un parti facho en France (on y trouve même un scribouillard du nom d'Alain Fourier - un avatar d'ADG, la bête noire, ou plutôt brune, de Vilar ? Nous parlerons de cela un jour...). C'est surtout un roman sur les blessures de l'histoire qui restent inscrites dans les corps des individus. C'est une histoire de fantômes algériens - ceux qui aujourd'hui encore hantent les quartiers, tous ces morts sans sépulture, toute cette mémoire noyée dans la Seine, cette arrogance coloniale, toute honte bue. C'est l'histoire d'un homme, Sinclair, intellectuel polémiste souvent invité à la télé, ancien résistant à Chartres, qui a combattu en Algérie mais a dénoncé la torture. C'est l'histoire d'une jeune femme, la rage aux poings, vivant dans la France des années 1980 avec des vrais-faux papiers fournis par Sinclair ; elle a choisi de se faire appeler Djemila. C'est le prénom de sa mère, dirigeante nationaliste algérienne, arrêtée, torturée, morte sans sépulture, que Sinclair a connue dans des conditions obscures. C'est le nom d'une ville, fantôme ("pas une ville morte, une ville imaginaire"), à flanc de colline, un théâtre en ruines où Sinclair à la fin rejoue pour Djemila, la fille, la capture de Djemila, la mère, acculée sur la scène antique. 

    Djemila a été réédité il y a quelques mois en Folio. En Folio policier !? Pourtant JFV l'a bien expliqué au début de 95% de réel : "Moi j'ai jamais aimé la littérature policière, ce qui m'intéresse c'est la littérature délinquante". Ne pourrait-on, par décence sinon par conviction, veiller à rééditer ses romans dans des collections qui s'intituleraient "Folio délinquant", "Seuil délinquant", etc. ? Police partout...

    Histoires de fantômes

     


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  • Il parait que si Oreste était absent, c'était pour des raisons personnelles. Mais Oreste aurait pu être là. Et cela suffit. Oreste, "leader" de l'autonomie ouvrière aurait dû être avec nous dans ce squat du 20ème arrondissement où il était question de parler du bouquin sur l'autonomie italienne paru à La Fabrique. D'autres "grands noms" de l'autonomie étaient là. Mais on ne sait jamais, il se pourrait qu'il y ait des lecteurs de Vilar avec des grandes oreilles... qui s'égareraient ici, sur un blog consacré à de la littérature délinquante ! On leur dirait de se tirer fissa.

    Bref. Le squat était plein et enfumé. Trop. L'alcool y était mauvais. Peu importe. Enfin, un petit chablis naturel, ça n'aurait pas été de refus, ça aurait pu arrondir les angles. La discussion allait bon train sur la chronologie des événements italiens des années 70. Il s'agissait d'avoir raison, d'emporter la mise. Des jeunes italiens, nés dans les années 80, chipotaient en français sur les dates, comme s'ils avaient été là, témoins de cette manif-ci, de cette bagarre-là avec les flics ou les fachos. Des hommes, presque exclusivement. J'avais envie de leur faire le coup de 76, lors de l'ultime congrès de Lotta Continua, lorsque nous, les femmes, leur avons dit : Basta ! Les mâles, les petits chefs gauchos, les ouvriers, les prises de paroles intempestives ! J'avais envie de grimper sur ma chaise, sur le bar, plantée sur mes talons hauts et leur rappeler "Tremate, tremate, le streghe son tornate !"(Tremblez, tremblez, les sorcières sont revenues !)

    Mais ce qu'on pouvait hurler en 76, on ne le peut plus aujourd'hui.

    En tout cas, les hommes ont parlé de la violence, des Brigades Rouges, des repentis. Et bien sûr, je n'ai pu m'empêcher de me dire que Victor était peut-être au milieu de nous. En train de se foutre un peu de notre gueule sans doute. Oui bien sûr, la question de la violence, ce n'est pas une petite question. Pas chez JFV en tout cas. Mais l'autonomie, qu'elle soit italienne ou désirante, c'est pas tellement son truc. Moi si. Que le mot "désir" soit prononcé pas très loin du mot "lutte" et je rapplique les yeux brillants. Lui, tout comme Adrien Leck dans Etat d'urgence en 1984 aurait dit : "Depuis 15 ans, toutes les âneries politiques avaient eu leur heure de gloire. Si j'avais fait dans un autre genre, je n'avais pas pour autant de quoi me vanter". Certes. On en est là.

    N'empêche, il ne m'est pas impossible de penser qu'en 76, Victor était peut-être à Milan. Son faux pote Adrien dit encore à propos d'un italien retrouvé à Venise : "Je le connaissais. Il avait été l'un des animateurs des "Indiens Métropolitains" à Milan en 1976". Adrien, Victor, JFV ? En réalité, qui était à Milan au cours de l'été 1976 ? Qui était au Parco Lambro lors d'un festival organisé autant par les anars que les totos et l'extrême gauche ? (y avait-il des gens de la Ligue ?) Parco Lambro, le genre d'expérience qu'on vivait à l'époque, racontée par Toni Négri : "Si tu venais d'une hauteur, tu t'enfonçais dans une sorte d'écheveau coloré, enveloppant, aussi dense de désirs qu'exempt de tabous. Les gens dansaient, faisaient l'amour, écoutaient de la musique, passaient doucement le temps à se retrouver, à se sentir unité. Ombres légères à la recherche d'un temps et d'un corps collectif. (...) En réalité c'était un carnaval des pauvres(...) qui se voulait consciemment de libération.(...) Tu commençais à sentir la turbulence. Ce qui arrivait, c'était l'ébauche d'une tempête dans un ciel limpide."

    Ebauche d'une tempête dans un ciel limpide Ebauche d'une tempête dans un ciel limpide

    Des ébauches de tempêtes... Victor dis moi, aujourd'hui dans le ciel de Paris... quelles tempêtes sont-elles possibles ?

     


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  • Odradek hante mon escalier et je ne sais qu'en faire. Les fils de la bobine en forme d'étoile s'entremêlent sans fin. Pour Walter Benjamin, "Odradek est la forme que prennent les choses tombées dans l'oubli" et chez JFV, il prend la forme d'un clodo couvert de haillons. A la fin de Nous cheminons, ces haillons sont des morceaux de papiers recouverts de textes : "Il marchait lentement, traînant le pas(...). Chaque pas, chaque geste du bonhomme provoquaient un petit bruit, un doux craquement de feuilles mortes. (...)Le bonhomme était fait d'un seul bloc fragile, menacé de dislocation. Les limites entre le corps et l'entortillage des vêtements étaient des plus indisctinctes. (...) Il s'occupait avec des bandes de papiers, étroites et longues, des rouleaux défaits en serpentins qu'il scrutait, passait d'une poche à l'autre, posait pour examen sur ses genoux, mettait de côté, reprenait, griffonnait avec un minuscule bout de crayon. Un manège rigoureux, méthodique. Le papier se mêlait jusqu'à s'y fondre avec les franges de la houppelande, du cache-nez, du châle, etc."

    Cet Odradek fait de bribes de mots, de reliquats d'archives, de l'inconscient de l'Histoire, je n'arrive pas à m'en défaire. Il n'est pas simplement "le souci du père de famille" comme dans Kafka, il devient, au fur et à mesure que j'y pense, le souci de l'Histoire qui rumine, rumine ses révolutions ratées, ses émeutes classées sans suites, ses espoirs de Grand Soir déçus. Il me semble que ce qui est archivé ainsi à même le corps du clodo, ce sont toutes nos manoeuvres pour nous défaire du vieux monde, la geste des révoltes, rebellions et insurrections passées et futures. Celles que nous devons continuer à faire couver.

    Je veux laisser à Odradek les cages d'escalier et les greniers. Je ne veux pas me satisfaire comme ces hybrides kafkaiens, mi-bestioles mi-chimères, de terriers et de galeries. Si j'emprunte les passages, c'est que souvent leurs verrières laissent passer la lumière.

    Pour en finir avec Odradek

    (Passage, Paris, 1927-1929 - photo de Germaine Krull)

     Pour en finir avec Odradek Pour en finir avec Odradek

    (photos du passage des Princes, L.Lame, avril 2011)

    Abandonnant le père de famille à ses soucis domestiques, je préfère dans la ville suivre d'étranges traces. Je piste, nez au vent, les empreintes laissées dans l'air par d'anciens indiens métropolitains. Mais ceci est une autre histoire. A suivre...


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  • Rue de la Vieille Lanterne

    Man Ray et Marcel Duchamp, assis devant la plaque de l'une des 13 "plus belles rues de Paris" : Rue de la Vieille Lanterne (photo prise en Californie en 1949, 11 ans après l'Exposition Internationale du Surréalisme).

     


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  • Dans Nous cheminons..., Victor est enlevé avec Alex Katz le 20 janvier 1987. Durant leurs presque 3 ans de captivité, ils tentent de garder conscience du temps qui passe par "le petit jeu quotidien de l'almanach". A la date du 20 janvier, ils fêtent "sans sectarisme la condamnation de Louis Capet, la mort de Lénine, la naissance de Fellini et celle de Raymond Roussel, le départ de Lenz dans la montagne".

    L'histoire officielle retient plutôt que Lénine est mort le 21 janvier (1924), comme Louis Capet exécuté le lendemain de sa condamnation, le 21 janvier 1793. Demain, comme chaque année depuis le 21 janvier 1848, des libre-penseurs fêteront l'événement en se délectant d'une tête de veau et d'un verre de vin rouge. Louise Lame et moi sommes certes de tendance régicide, mais pas du tout de tendance tête de veau. Tant pis pour la tradition.

    Quant au "départ de Lenz dans la montagne", il s'agit d'une référence à l'incipit de la nouvelle inachevée Lenz, de Georg Büchner : "Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne". Büchner, écrivain et révolutionnaire blanquiste d'Allemagne écrit en 1835 sur le périple en 1778 de Jakob Lenz, écrivain romantique. Cette longue marche solitaire de Lenz, malade, inspira outre Büchner, Paul Celan, et plus récemment, Jean-Christophe Bailly, qui lui consacra un essai en 1980, Le vingt janvier. Hier jeudi 19 janvier 2012, JC Bailly était au Comptoir des mots, avec Benoit Casas, Jacques-Henri Michot et Eric Hazan, autour du recueil paru à La Fabrique, Toi aussi tu as des armes, titre reprenant la dernière phrase écrite par Kafka dans son journal un an avant sa mort : "Plus que de la consolation est : toi aussi tu as des armes". Itinéraires, croisements, faux hasards et vraies coincidences... De la première phrase d'un texte de Büchner à la dernière phrase du journal de Kafka, de Blanqui à La Fabrique, du départ dans la montagne au départ dans le maquis, prendre la plume, prendre les armes... Poésie & politique ? Nous ne désarmons pas, nos désirs nous mènent.

     


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  • Vendredi 13.

     


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  • Victor aime le verre brisé.

    Celui des verres, comme dans Bastille Tango : "Nous étions un peu ivres. Julio eut ce geste maladroit. Le verre tomba. Sonore. (...) Je n'ai rien contre le verre brisé."

    Celui des miroirs aussi, comme dans Passage des Singes : "c'est dans la chambre des miroirs qu'il choisit d'attendre (...). Les vitres et glaces volent en éclats, se fendent en étoiles (...). Les images s'écroulent, se fracassent, se multiplient en gerbes esthétiques qui sont autant de leurres. J'aime le verre brisé." Ou les miroirs brisés des toiles de Monory, dont nous avons déjà parlé : "la toile immense, longue et bleue de Monory (...). Presque au milieu de la toile, un miroir. Un vrai, éclaté. Il y a plusieurs impacts de balles (...). Et mon reflet dans le miroir brisé."

    Celui des fenêtres, enfin, comme à la dernière page de C'est toujours les autres qui meurent : "Rose, marchant vers la fenêtre comme une somnambule, et chaque pas est un enfer, vers la grande baie vitrée, trouée de balles. Presque arrivée, elle trébuche une dernière fois. Le verre se brise sous son poids. Fracas. Alors je sautille vers mon sac. J'en sors un autre appareil et je photographie Rrose Sélavy, dans les noces de son Grand verre brisé."

    Verre brisé 

    Verre brisé 

    Verre brisé Verre brisé

    (Marcel Duchamp, Le Grand Verre, détails)

     


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  • L'idée n'était pas mauvaise. Puisque nous avions à aller à Montparnasse, autant passer par le 31 bd Edgar-Quinet jeter un coup d'oeil sur l'emplacement du Sphinx, bordel des bordels, là où Mila avait un temps officié. Nulle trace de l'ancienne maison close. Le temps était froid et sec et  nous avions faim. Rue d'Odessa nous nous sommes attablés dans une des nombreuses crêperies qui rappellent que les migrants bretons n'ont pas avancé bien avant en terra incognita. A peine débarqués, ils ont sorti baraques à crêpes et bolées de cidre. Passons. Montparnasse monde, nous y sommes. Le cidre ne vaut pas le Chablis sans doute mais la discussion allait bon train :

    "Les anars, on ne peut pas dire qu'il y en a beaucoup chez JFV.
    - Rien d'étonnant.
    - Quand même, y'a Nathan.
    - Oui, Nathan c'est vrai, qu'est-ce qu'on sait de lui, déjà ?"

    Anar, juif, archiviste à Match rue d'Aboukir, partant à Prague le 1er octobre 1938 au lendemain des accords de Munich et de l'entrée des troupes nazies en territoire tchécoslovaque.

    La discussion dévia sur les groupes anars juifs : Bernard Lazare, der Fraier Gedank (la Libre-Pensée)... Puis nous retrouvâmes la rue. Le froid était trop vif. Nous n'eûmes pas le courage d'aller jusqu'à la rue Campagne-Première devant le gourbi d'Atget, l'atelier de Man Ray, l'hôtel Istria où vécurent Duchamp, Aragon, Kiki de Montparnasse ou Walter Benjamin...

    PLus tard, Corsaire mit le nez dans ses archives et en dénicha Odradek.

    "Odradek ?
    - Rappelle-toi, le clodo dans Nous cheminons..., celui qui crèche sous l'escalier du 38 quai de Jemmapes, que Victor retrouve passage Lucerna à Prague un 29 décembre et qui lui révèle ses liens avec Nathan, l'archiviste.
    - Oui mais "Odradek", pourquoi ?
    - Odradek est un personnage de Kafka dans une nouvelle inachevée.
    - Merde !
    - Oui, et c'est pas fini. Benjamin en a parlé dans un texte sur Kafka : "Odradek est la forme que prennent les choses oubliées."
    - Et puis Odradek, c'est un drôle de personnage : c'est une bobine de fil en forme d'étoile."

    Détours Détours

    Détours Détours Détours

    (Odradek vu par Elena Villa Bray, Winfried Kamps, Jeff Wall, Emma Fenton, Mark Fenton)

     

    "Si on tire un des fils  de ce truc, tu crois que ça nous mène où ?
    - A Prague mon amour, après bien des détours, comme toujours."


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  • "En tchèque, novembre c'est le mois "des feuilles" (listopad). Celles des arbres. Celles que noircissent les écrivains. Dramaturge, "dissident" homme d'Etat, Havel est d'abord un homme de mots. Il est un homme de novembre." (Lignes n°34, mars 98)

    Havel

    "Moi, avait dit Solveig, si un type me dit qu'il va réussir à organiser un concert du Velvet Underground à Prague, il aura presque emporté le morceau. A défaut, je me contenterais même des Stones." (Nous cheminons...)

    Havel

    "Deux jours avant [le 21 août 1990], les Rolling Stones (à la demande de "Monsieur le Président") avaient donné un concert géant au stade de Strahov (le plus grand stade du monde, du temps du stalinisme), sur une colline de Prague. Leur logo (les lèvres de Mick Jagger) s'était érigé, à Letna, en lieu et place du site inoccupé de la statue de Staline. Place Venceslas, un T.62 avait été déposé, sur le flanc, comme un grotesque insecte malveillant, couvert de graffiti." (Lignes n°34)

    Havel

    "Vendredi 29 décembre. En fin de matinée, comme tout le monde dans la rue, je regarde à la télévision la cérémonie d'investiture du président Vaclav Havel. Comme tout le monde, je pleure. Comme tout le monde, je pense que ce jour ne devrait pas finir." (Nous cheminons...)

    Havel

    "Pavel partit d'un grand éclat de rire et, mains dans les poches, tira sur son pantalon, découvrant comiquement le bas de ses mollets. On l'applaudit. J'étais le seul à qui le sens de la blaque échappait.
    - Tu n'as pas remarqué ?
    - Quoi ?
    - Lors de la cérémonie officielle au Château, ce matin. Les caméras ont été discrètes, mais il était difficile de ne pas voir que notre président avait un pantalon nettement trop court. (...) Depuis qu'on le voit partout, chacun sait que notre Vašek n'est pas un homme élégant. Un vieux pull, un jean, sa parka, c'est tout ce qu'il lui faut pour se sentir à l'aise. Quand ils ont su qu'il allait être nommé à la plus haute fonction, nos meilleurs tailleurs, ceux de la maison Adam, se sont dit que, pour l'investiture et pour la dignité de la République, il fallait que le président soit habillé convenablement. Ils ont donc pris ses mesures et lui ont confectionné un très beau costume, très chic. Sauf que...
    - Les mesures n'étaient pas bonnes. Le pantalon n'allait pas.
    - Si, si. Les gens de chez Adam sont des artistes.
    - Alors ?
    Pavel ménagea son effet. on était dans les zones de quasi-secret d'Etat.
    - Alors, l'hypothèse la plus couramment admise est que monsieur le président est allé pisser juste avant la petite fête et que, la chose étant faite, dans son émotion, il a un peu trop remonté sa ceinture. D'autres prétendent qu'en faisant le pitre il a sciemment voulu faire honte aux communistes du Parlement qui venaient de l'élire. Notre héros aime les pitreries de gamin.
    - Ton avis à toi ?
    Pavel affecta une mine très sérieuse.
    - Le pantalon était réellement trop court. Vašek a un peu tendance à se sentir responsable des fautes des autres. En faisant circuler quelques blagues, il sauve la mise aux tailleurs." (Nous cheminons...)

    Havel

    "- Tu dois te dire que cet enthousiasme pour Havel, ses portraits partout, c'est suspect. (...) Mais beaucoup de ces gens ont résisté à leur façon. Au prix d'une certaine schizophrénie un peu honteuse, ils ont accepté le régime en évitant le plus possible de se compromettre avec lui. Nous les appelions les gens de la "zone grise". Ni salauds ni héros. (...) Pour le moment, Vašek nous réconcilie tous. On va pouvoir s'engueuler, se contredire, faire des bêtises. On va pouvoir être arriviste sans être ignoble. On appelle cela la démocratie.
    Impossible certes de faire un homme providentiel d'un président qui porte un pantalon de cérémonie en ayant l'air d'aller à la pêche aux crevettes." (Nous cheminons...)

    Havel

    (Antonín Malý)

     


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  • Victor B aime les chats. Dès le premier chapitre de sa première aventure, C'est toujours les autres qui meurent, il nous raconte qu'il vient de ramener chez lui un chaton mâle, que ses deux chattes déjà installées observent avec circonspection. Il y a Kamenev et Zinoviev ("femelles ou pas, pour le nom elles n'ont pas eu le choix, vu ?"). Et Radek, donc ("il s'appelle Radek : quelque chose à y redire ?"), "tout petit, deux mois à peine, tout noir avec une tache blanche juste sous le col, et une autre plus secrète sur le ventre, au-dessus des couilles (...des couilles, bordel ; il faudrait aussi que je le fasse couper !)".


    Dans Passage des Singes, Victor évoque encore "Kamenev et Zinoviev, les deux chattes, la grise tigrée et la tricolore (...), robe blanche avec des taches rousses et brunes", et "Radek, le petit mâle noiraud"De même, dans la nouvelle Tandem, il déclare : "J'hébergeais déjà trois chats dont deux chattes (...). Radek était le dernier venu, un petit mâle."


    Mais le lecteur qui commencerait la saga de Victor B par Bastille Tango ferait la connaissance d'un personnage semblant vivre avec 3 chattes !? Certes, une attention très fine montre que lorsqu'il évoque Radek seul, par 3 fois il écrit "il" et que lorsqu'il parle de Kamenev ou de Zinoviev isolément, il écrit "elle". Mais à plusieurs reprises il évoque "les chattes", et il écrit par exemple : "Les chattes flairèrent, intéressées, puis s'éloignèrent. L'une allant dormir au coude du Bras Armé. L'autre se nichant, refuge connu, sous la vaste cape de Jane. La dernière plus banalement sur le fauteuil thailandais". Qu'en penser ? Victor vit-il avec 2 chattes et 1 chat, ou avec 3 chattes ?


    Dans Paris d'octobre, Victor décide de s'exprimer clairement sur la question : "ce sont des chattes, oui !".


    Mais pourtant, un an plus tard, dans Les Exagérés, Marc, rédac-chef du Soir ("journal du matin", ex-Le Grand Soir, quotidien gauchiste converti à l'optimisme des années 80 - suivez mon regard !), vieux compagnon de route de Victor, lui demande : "Comment vont tes chattes ?". Victor s'emporte : "Il n'en reste plus qu'une, et c'est un chat, je t'ai déjà dit." (Kamenev et Zinoviev sont mortes, seul reste Radek.)


    Trouble dans le genre ? La réponse à ce mystère nous est fournie dans une interview donnée en 1986 par JFV à Chrystine Brouillet pour le n°26 du magazine québécois Nuit blanche. JFV dit à l'intervieweuse : "En tant qu'écrivaine, tu sais ce..." Interloquée, C.Brouillet l'interrompt : "Tu dis écrivaine ?" "Oui, j'aurais plutôt tendance", répond JFV. "Tu es un cas. Personne ne féminise", s'exclame CB. "Je sais...", répond malicieusement JFV, "Tu vois, je parle de mes chattes alors qu'il y a un mâle et une femelle mais avant quand elles étaient trois, il y avait deux femelles. La communauté était à majorité femelle."


    JFV aime les femmes.



    Chez Jean-François Vilar, le féminin l'emporte

    (carte de visite utilisée par JFV dans les années 1980 - Sous son nom figuraient son adresse et son n° de tél que nous avons choisi de camoufler)



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