• Vendredi 13

     


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  • Je redescendais de la mairie du 18ème à vélo quand j'ai vu l'affiche consacrée à l'exposition sur Germaine Krull. Avec les événements de ces derniers temps concernant les migrants, et notamment celles et ceux qui depuis le mois de juin à Paris étaient chassés de lieux en lieux, je n'avais pas eu la tête à arpenter les expos photos. J'avais le regard froid et la mâchoire serrée des mauvais jours. Dans ces moments-là mes envies de graphs et de collages sur les murs de la ville tournaient à l'obsession. Je me retenais de sortir la nuit pour placarder des images d'embarcations en Méditerranée. J'avais le désir de sérigraphies grand format collées à la hâte. Du genre envahissantes. Que les images sortent des écrans tactiles, des murs facebook, où elles s'effacent du bout des doigts.

    La vision de la photo de Germaine Krull n'avait aucune chance d'atténuer ma colère, il s'agissait juste d'une digression. Une tangente.

    Lames

    Germaine Krull photographiait les passages. J'avais vu quelques-unes de ses photos lors d'une exposition consacrée à Walter Benjamin. Ces deux-là s'étaient rencontrés en 1926 et avaient correspondu quelque temps. Elle avait été spartakiste dans sa jeunesse, avait failli être fusillée. Et depuis, arpentait le monde en rescapée, photographiait les architectures d'acier, les femmes entre elles, la marchandise, les mannequins nus dans les vitrines.

    Lames 

    Je crois bien qu'avec Victor, nous avions joué un temps à nous envoyer des images par mails. Une photo de Germaine Krull faisait partie du jeu. C'était comme tirer les tarots. Les photos comme des lames, les unes à côté des autres, formaient une énigme à résoudre. Je n'étais pas mauvaise à ce jeu-là. Krull était la voyante oculiste.

    Lames  Lames

    Je l'avais placée à côté du portrait de Madame Sacco, la voyante que fréquentait Breton en 1926/27, au moment de la rencontre de Krull et de W. Benjamin. Madame Sacco habitait alors rue de l'Usine dans le 15ème arrondissement, là où depuis 1925 Citroën avait ouvert une usine flambant neuve dans les locaux de l'ancienne usine Cail dont le propriétaire était mort au temps de la Commune.

    J'imagine Breton se rendant rue de l'Usine pour se faire tirer les cartes, croisant les ouvriers qui se rendaient dans la toute nouvelle usine de la rue de Grenelle, pendant que la même année Krull et W. Benjamin parlaient des passages.

    Les deux portraits de femmes sont toujours punaisés sur le mur au dessus de mes ordinateurs avec d'autres images envoyées par Victor. La nuit, sans doute à défaut de placarder les murs de la ville de corps de migrant.e.s mort.e.s aux quatre coins de l'Europe, je tente de trouver dans l'agencement de ces images les réponses à nos questions. Et auprès de mes fantômes la force de continuer les luttes.

     


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  •  "Nous n'avons pas dénoncé nos amis étrangers"

    (photo de Denis Roche, 1984)

    Dans son numéro 33 de décembre 1990, la revue 813 mène une enquête auprès des auteurs sur leurs relations avec l'édition. Jean-François Vilar, dans sa réponse intitulée "Des rapports amicaux", écrit : "Au Seuil, Denis Roche qui est un ami, m'a proposé de publier dans sa collection Fiction & Cie. Collection pour laquelle, en tant que lecteur, j'ai la plus totale estime. C'est là que j'ai publié Les Exagérés. C'est là que paraîtra dans quelque temps mon prochain roman."

    Denis Roche et Vilar s'étaient connus à France-Culture, ils avaient des affinités : la littérature, la photographie... La politique aussi ; on trouve la trace de plusieurs pétitions où figurent parmi d'autres leurs deux signatures. En 1999, à propos du 17 octobre 1961, ils signaient "pour que cesse l'oubli". En février 1997, ils signaient un appel initié par Dan Franck : "Nous, écrivains et auteurs français, déclarons:

    "Nous sommes coupables, chacun d'entre nous, d'avoir hébergé récemment des étrangers en situation irrégulière. Nous n'avons pas dénoncé nos amis étrangers. Et nous continuerons à héberger, à ne pas dénoncer, à sympathiser et à travailler sans vérifier les papiers de nos collègues et amis.

    "Suite au jugement rendu le 4 février 1997 à l'encontre de Mme Jacqueline Deltombe, «coupable» d'avoir hébergé un ami zaïrois en situation irrégulière, et partant du principe que la loi est la même pour tous, nous demandons à être mis en examen et jugés nous aussi. Enfin, nous appelons nos concitoyens à désobéir pour ne pas se soumettre à des lois inhumaines. Nous refusons que nos libertés se voient ainsi restreintes."

    Denis Roche est mort il y a 4 jours. JF Vilar est mort il y a bientôt 10 mois. Entre ces deux dates, plus de 2000 migrant.e.s sont mort.e.s en Méditerranée. Des centaines d'autres sont mort.e.s en franchissant d'autres frontières. Combien sont mort.e.s depuis que Denis Roche et JFV avaient signé cet appel il y a plus de 18 ans ? Combien n'ont pas eu le temps de devenir nos ami.e.s ? Il y a 10 jours, on a retrouvé 71 cadavres dans un camion frigorifique fermé abandonné sur une autoroute autrichienne. A Paris, des centaines de migrant.e.s campent ou squattent où ils peuvent et se font harceler par les flics du gouvernement socialiste. Hier soir à Paris, place de la mairie du 18e arrondissement, les migrant.e.s et leurs soutiens ont encore été bousculé.e.s et empêché.e.s de bâcher leur campement pour se protéger de la pluie. Comme Denis Roche et JF Vilar il y a 18 ans, nous sommes coupables. Coupables de manifester, coupables de soutenir les sans-papiers, coupables d'accueillir les migrant.e.s, coupables d'avoir honte, coupables d'être en colère, coupables d'être prêt.e.s à "désobéir aux lois inhumaines".

    Hypocrites ! Vous déclenchez les guerres, et vous fermez les frontières !

    "Nous n'avons pas dénoncé nos amis étrangers"

    (photo de Sarra Majdoub, 05/09/2015)

     


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  • Dans Les Exagérés, alors que Victor flâne dans Paris du côté du Quai des Orfèvres sur les traces des journées d'émeutes de septembre 1992, il hume soudain l'odeur d'une manif en cours. Nous sommes le 30 novembre 1986.

    "Cela se sentait comme d'habitude à des bricoles : un tassement des embouteillages, une soudaine tension émanant de la foule sur les trottoirs. Il se passait quelque chose, à quelques rues de là. Une manifestation, sans doute. Il y en avait beaucoup ces temps derniers. Une réforme universitaire est toujours bonne à contester. Des jeunes gens occupaient le pavé et donnaient à Paris un printemps en hiver."

    "Marcher en ville exige un certain sens de l'émeute possible. Cette manif impressionnante était naturellement des plus paisibles. Elle signifiait tout de même que marcher en dehors des clous est un droit."

    "Les gens de la police nettoyaient à leur manière la place Saint-Michel sans se rendre compte qu'ils donnaient aux jeunes manifestants qu'ils traquaient et matraquaient un cours de formation politique accélérée. En moins d'une demi-heure, on était passé de "CRS, avec nous!" à "Flics, fascistes". Deux slogans pas très malins. L'un moins niais que l'autre, toutefois."

    "Je me retournai. Je ne voyais plus trop ce qui se passait, place Saint-Michel. Des motards sortirent de la préfecture de police. Deux sur chaque engin rugissant, de sales équipes. La pègre des "voltigeurs" avec leurs longues matraques flexibles."

    L'homme qui avait relancé en 1986 les brigades de "voltigeurs" créées par le sinistre Marcellin après mai 68 vient de crever. Trop tard à notre goût. Cinq jours après la manif couverte par Victor, deux de ces assassins assermentés s'étaient acharnés dans un hall d'immeuble sur Malik Oussekine.

    Pourquoi Malik Oussekine est-il mort assassiné à 22 ans ? Et pourquoi Pasqua est-il mort dans son lit à 88 ans ? Parce que, comme nous l'a appris la chanson, "les bandits qui sont cause des guerres n'en meurent jamais, on n'tue que les innocents". Pasqua est mort nous dit-on, pour nous il sentait la charogne depuis toujours. Nous portons le deuil de Malik Oussekine et de toutes les victimes de la violence policière d'Etat.

     


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  • Les aficionados de Jean-François Vilar ne l'oublient pas. La 28ème édition de la Semana Negra de Gijón qui se déroulera du 10 au 19 juillet 2015 lui rendra hommage. C'est écrit dans leur programme : "La inesperada muerte del francés Jean François Vilar, uno de nuestros autores de cabecera, nos obliga a rendirle el homenaje que no le pudimos dedicar en vida, y para ello contaremos con la presencia del especialista Jacques Aubergy y de la traductora al español de Vilar, Lourdes Pérez. Para que quienes no lo han leído conozcan a uno de los mejores escritores europeos del género negro, pondremos a la venta un paquete con tres de sus obras al precio de tres euros durante el homenaje."

    Je traduis : "La mort inattendue de Jean-François Vilar, un de nos auteurs de chevet, nous oblige à lui rendre l'hommage que nous n'avons pas pu lui donner de son vivant, et pour cela nous compterons avec la présence du spécialiste Jacques Aubergy et de la traductrice en espagnol, Lourdes Pérez. Pour que celles et ceux qui ne l'ont pas lu connaissent un des meilleurs écrivains européens du genre noir, nous mettrons en vente un lot de trois de ses ouvrages au prix de trois euros pendant l'hommage."

    Au chevet de ces companeros, je trouve 6 titres traduits : Siempre son los otros los que mueren, Pasaje de los monos, Estado de sitio, Bastilla tango, Djemila, et un petit volume : El regreso de Karl R.

    Companero

    Companero

     Companero  Companero

     

       


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  • Kristin Ross est une américaine (du Nord) qui aime Paris. Le même Paris que nous. Celui du roman noir et de Jean-François Vilar, dont elle parle dans un excellent article (en anglais) intitulé Parisian Noir. Celui des pavés qui volent, dans son livre Mai 68 et ses vies ultérieures où elle évoque l'importance du 17 octobre 1961 et des luttes anti-impérialistes. Celui de la Commune, à travers ses deux ouvrages les plus récents, Rimbaud, la Commune de Paris et l'invention de l'histoire spatiale, et L'imaginaire de la Commune.

    Jeudi 5 mars, Kristin Ross sera à Paris, à la librairie Le Comptoir des Mots, une librairie dont nous avons déjà parlé.

    Une américaine à Paris


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  • "Je n'ai jamais aimé la littérature policière, ce qui m'intéresse c'est la littérature délinquante", disait Jean-François Vilar.

    Un qui n'aimait pas non plus les flics, et dont on peut dire qu'il a fait de la littérature délinquante, c'est Abdel-Hafed Benotman. Il a d'une certaine manière consacré  sa vie à ces deux pôles : la délinquance et la littérature. J'avais connu la voix d'Hafed quand il faisait partie du collectif d'animation de l'émission Ras-les-murs sur Radio Libertaire (avant d'aller animer L'envolée sur FPP) qu'il concluait souvent d'un aphorisme bien senti, du genre "D'un organe de plaisir la prison fait un objet de torture", ponctué d'un "Comprend qui veut, comprend qui peut !" J'avais connu son regard et son sourire quand il me rendait mes tickets de cinéma à moitié déchirés au Méliès à Montreuil. J'avais connu son histoire quand j'avais lu Eboueur sur échafaud, publié par François Guérif chez Rivages. Au début du récit, un petit parisien cherche son prénom dans le calendrier des postes et dans celui des pompiers. Ne le trouvant pas, il comprend "qu'il ne sera jamais un saint en ce bas monde".

    Littérature délinquante

    Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, d'autres jeunes enfants dont le prénom ne figure toujours pas dans les calendriers qu'on nous vend au porte à porte à la nouvelle année se retrouvent embarqués dans des commissariats, soupçonnés d'apologie d'un mot qu'ils sont trop jeunes pour comprendre tout à fait. Aujourd'hui, je marche dans les rues d'une ville occupée, l'armée patrouille dans Paris. Aujourd'hui, la préfecture de police interdit les manifestations contre les massacres commis par une autre armée d'occupation en Palestine et les manifestations contre les violences policières commises ici, sur les ZAD, dans les quartiers. Il y a des manifestations légitimes, républicaines, et d'autres illicites. Nous sommes l'ennemi intérieur.

    Abdel-Hafed Benotman vient de mourir. Salut Hafed. A bas l'état policier, à bas toutes les armées, détruisons les prisons et viva la muerte ! La lutte continue.

     


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  • Le 31 décembre 2013, nous étions à Marseille où nous fêtions le 20ème anniversaire de l'insurrection zapatiste. Nous en avions parlé avec le libraire de L'atinoir.

    Le 31 décembre 2014, nous étions à Paris et encore bouleversés par l'annonce une semaine plus tôt de la mort de Jean-François Vilar.

    Mercredi 21 janvier à L'atinoir, il y aura un hommage à Vilar. Les marseillais.e.s ont de la chance. Corsaire et moi, nous trinquerons à distance.

     

    Rencontres à L’atinoir

    Mercredi 21 janvier à 18h30

    Hommage à Jean-François Vilar

    L’écrivain Jean-François Vilar nous a quittés le 16 novembre dernier et son décès n'a été connu que le 22 décembre selon ses dernières volontés. La meilleure façon de lui rendre hommage c'est de le lire.

    - Projection du film Jean-François Vilar, 95 % de réel de Pierre-André Sauvageot. « Portrait de l'homme et de l'écrivain, à travers la chronique d'une écriture en cours, en l'accompagnant là, où jour après jour, il construit son œuvre. Paris où il écrit le plus souvent. Prague, qui l'inspire depuis toujours et où il a situé l'intrigue de son roman. Terezin, ville ghetto, ancien camp de concentration et antichambre d'Auschwitz, où est née l'envie d'écrire. » (Présentation extraite du site du réalisateur.)

    - Lecture de quelques extraits de Bastille Tango, Les Exagérés et Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués.

     


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  • Victor B n'aimait pas les enterrements. Mais il fréquentait les cimetières. La différence ? Dans Nous cheminons..., il assiste à l'enterrement de son compagnon de captivité Alex Katz. Victor hait les familles (“Il y avait la famille, les proches (…) Dans un premier mouvement de mauvaise humeur, je me dis que c'était abject, toutes ces indifférences polies, ces haines intimes en procession.”), les curés (“Le prêtre fit son métier, avec la bénédiction de la famille. Insulter était momentanément au-dessus de mes forces.”), les “petits rituels indécents” (“le curé agita son goupillon rituel, accentuant ainsi l'obscénité de la scène.”). Les enterrements, Victor voyait ça comme une comédie humaine hypocrite et méprisable... Les cimetières, il préférait y aller seul. A la limite, à deux.

    Dans C'est toujours les autres qui meurent, alors qu' “il est un peu tôt pour le premier métro”, Rose saute avec lui le mur du cimetière Montparnasse. Elle “ramasse quelque chose, une rose de couronne mortuaire en faïence, qu'elle [lui]glisse dans la poche”.

    Dans Passage des Singes, c'est au cimetière Montmartre qu'il échange quelques mots avec Dennis Locke, tandis que les coups de sifflets des gardiens annoncent la fermeture. “Un petit chat, timide” se laisse caresser par Locke, un autre, “immobile et sûr de lui”, les regarde.

    Dans Tandem, Victor suit Sybille dans un jeu de l'oie en hommage à Cortazar qui les mène au Père-Lachaise. Il erre de la tombe de la comédienne Virginie Déjazet à celle du communard Delescluze, où il trouve “un oeillet rouge posé depuis peu sur la dalle”.

    Paris d'octobre reprend ce jeu de l'oie. Victor suit les traces de Lady l'Arsouille à travers les rues des 20 arrondissements parisiens. Les 19 premiers rendez-vous sont des indices qui au 20ème et dernier épisode mènent au Père-Lachaise. Lady l'Arsouille y git “entre deux vieilles sépultures déglinguées”, abattue par les flics. “Un chat vient flairer autour de la couverture jetée hâtivement sur le cadavre”.

    Dans Les exagérés, Victor arrive en retard à la cérémonie d'incinération de Stevenson, le vieux céroplaste du musée Grévin : “J'ignorais tout des quelques familiers, ils étaient bien peu, rassemblés au colombarium. (…) Comme beaucoup de confrères, j'avais eu des projets de série photos sur le Père-Lachaise. A cause de menues aventures personnelles, disons sexuelles, dans quelques zones chaotiques, il y a longtemps. Le cimetière n'était plus pour moi qu'un lieu de promenade. Quand je n'allais pas y faire un dernier bout de route avec quelque complice parti sans prévenir. Des employés vinrent avec une urne, c'était fait. Ils glissèrent l'objet dans une petite cavité. (…) Point final.”

    Dans Nous cheminons..., au cimetière de Thiais, Victor achète une rose : “Le fleuriste n'avait plus qu'une seule rose rouge, un peu fanée. Avant d'entrer dans le cimetière, je ne savais pas encore à qui je la destinais. Sedov ou Kiki de Montparnasse. Mais Kiki n'avait plus de tombe. Aucun ami posthume n'avait pu lui épargner la fosse commune”. Victor dépose donc la rose sur la tombe de Léon Sedov, “fils de Léon Trotsky. Mort à Paris, le 16 février 1938”. Victor raconte à Abigail Stern :
    “C'étaient de très vieilles histoires. Une concession qui arrive à son terme, l'administration du cimetière qui le fait savoir. La bureaucratie des sépulcres a ses lois. Ou bien une nouvelle tombe, ou bien la fosse commune. Des amis ont organisé la collecte pour éviter la fosse commune.
    - Des amis ?
    - Des camarades, si vous voulez.
    La nouvelle sépulture installée, il y eut une petite cérémonie. Une douzaine de personnes devaient être présentes. Toutes ne se connaissaient pas fatalement bien. Certaines brouillées depuis des dizaines d'années à cause des querelles de factions, des scissions, des aigreurs. Des vieux types, des jeunes gens.”

    Un de ces jours, nous irons Louise et moi, juste tous les deux, au Père-Lachaise. Peut-être avec une rose à la main. Une rose de faïence, de papier, de métal ? Nous chercherons au hasard où la déposer. Au mur des Fédérés ? Sur une tombe, celle de Daniel Bensaid, du mime Deburau, du flâneur des rues parisiennes Louis-Sébastien Mercier ?

     


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  • Anéantie, Louise Lame passa du rêve au rêve.

    Paris compte un fantôme de plus, se dit-elle. L'air avait une épaisseur de craie et elle avait du mal à respirer.

    Ce soir sans doute j'arpenterai la ville, en robe de soie noire. Rue de Rivoli, il y aura une maison en flammes. Puisque c'est écrit. Mais j'irai ailleurs, plus loin, plus profond. D'abord rue Git-le-Coeur. Non ! D'abord en bas de la Tour Saint-Jacques. Parce que c'est ainsi qu'il m'imaginait. Avec un masque blanc en haut de la Tour. Je filerai vers la rue Campagne-Première, le lieu où se réunissent tous les fantômes. Là, au domicile d'Atget, nous entamerons ensemble un grand conciliabule, l'organisation méthodique d'une prise d'assaut. Que tous les fantômes s'en mêlent. Lui maintenant. Lui avec.

    Avec Walter Benjamin, Atget, Frédérick Lemaître, Hébert, Chris Marker, Baudelaire, Musidora, Nadja, Alain Resnais, Daniel Bensaid, Jacques Hassoun...

    Anéantie, Louise Lame passa du rêve au rêve.

    Mes pas iront sans surprise sur tous les lieux du crime. Dans l'air sans doute une odeur de poudre, une odeur de varech échoué sur les plages. Le vent lourd de la nuit. Une odeur de lutte et de révolution. Les effluves de la guillotine. C'est Desnos qui le dit. C'est lui qui biffure sur les murs.

    Toi tu désirais abolir certaines frontières ; celles du passé et du présent, du rêve et de la réalité, des vivants et des morts.

    Les fantômes hantaient jusqu'à tes cellules, ton génome, ton ADN et les écrans.

    Je suis sûre que tu y est arrivé. A fabriquer cet ordinateur, celui que tu décrivais dans Seuils. Celui qui permettait de reconstituer les architectures du passé, le souffle des émeutes, de rendre réel le ghetto de Prague, de faire se croiser sur le pont Charles Lénine et Breton. "Enchanté, très cher".

    Ainsi t'ai-je croisé plus de mille fois. Sur l'écran tout était possible : ouvrir mon manteau près du canal, te suivre dans tes rêves.

    Il pleut des bijoux et des poignards.

    Desnos encore. Qui est mort là où Victor s'est perdu.

    Quand tu es parti, sans nous convier à tes funérailles, qu'as-tu laissé dans la mémoire de ton ordinateur ? As–tu eu le temps de télécharger tout ton esprit, toute ta mémoire ?

    Compte sur moi pour cracker les codes, camarade.

    L'imagination modifie l'histoire. Et ce n'est pas ta mort qui y changera quelque chose.

    Au contraire.

     


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  • "Il n'y eut aucune détonation, pas le moindre souffle. Rien qu'un grand éclair blanc qui se répandit, très vite, sur toute la ville et bien au-delà. La fin."

    Nous venons d'apprendre que ces ultimes mots du dernier texte publié par Jean-François Vilar en mai dernier seront ses derniers mots publiés de son vivant. Vilar est mort. Sans cérémonie. Louise et moi sommes bouleversés.

     


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  • Noël Simsolo (vous savez ? L'ami Noël Sim !) devrait être à Montreuil mardi 9 décembre à 20h30, au cinéma Le Méliès, pour présenter son film de 1975 "sur et avec" Pierre Molinier (vous savez ? L'étrange Mr M !) : Pierre Molinier, 7 rue des Faussets.

    C'est comme si on nous annonçait la visite de vieilles connaissances qu'on n'aurait pas vues depuis longtemps. Qui d'autre sera présent ? Victor B. ? Nous irons voir.

     


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  • En tchèque, listopad signifie "chute de feuilles". C'est le nom donné au mois que nous latins et saxons appelons de façon plus comptable : novembre (le neuvième mois). Depuis 25 ans pour les tchèques, listopad évoque aussi une révolution, dite "de velours" (sametová revoluce). La nôtre, de révolution, nous l'appelons "révolution française". Chaque peuple a la langue qu'il mérite.

    Le 8 novembre 1989, notre ami Victor Blainville est libéré d'une captivité mystérieuse. Il retrouve Paris, son canal Saint-Martin, Frédérick Lemaitre et la Grisette... Mais la réadaptation est difficile : son café La Capitale est en voie d'être fermé et remplacé par un fast-food, les écluses ont été automatisées en son absence, le Génie de la Bastille a été recouvert de feuille d'or pour le bicentenaire officiel (Victor "tient ce golden boy pour une offense personnelle"). Pendant ce temps, le mur de Berlin est tombé, à l'Est il y a du nouveau. A partir de la grande manifestation étudiante du 17 novembre, Victor est de plus en plus attiré par Prague...

    Jean-François Vilar nous raconte tout cela dans son dernier roman publié en 1993, Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués. Nous avons plusieurs fois évoqué ce livre magistral. En ce mois de listopad 2014, Seuil le ressort, en poche. Contrairement à la dernière réédition de Bastille-Tango chez Babel, dont la couverture était d'une hideur comparable aux éditions poche chez J'ai Lu dans les années 1980, la couverture de cette réédition de Nous cheminons est plutôt réussie. Parce que dans l'ombre de la Tour St Jacques se cache pour toujours la rue de la Vieille Lanterne. Laterna Magika. Où Vaclav Havel et le Forum Civique tinrent une conférence de presse le 11 novembre 1989. Juste avant que les événements ne se précipitent à Prague. Chaque peuple a les 11 novembre qu'il mérite.

    Na shledanou.

    Listopad

     


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  • C'était un de ces matins où Louise était partie fomenter je ne savais trop quoi pour trouver des réponses offensives à opposer aux problématiques du moment. Une fois de plus, la période ne sentait politiquement pas très bon, les effluves facilement reconnaissables de l'extrême droite permettaient surtout à beaucoup d'autres de masquer leurs propres pestilences, et Louise détestait rester passive. Je ne parvenais pas toujours à la suivre. Je décidai d'aller faire un tour dans notre passage. Comme d'habitude, ouvrir un moment les fenêtres pour aérer les livres de la bibliothèque et les photos punaisées aux murs, voir s'il y avait des messages dans la boîte aux lettres, compter les nouveaux chats dans la cour...

    Il m'attendait, adossé au mur décrépit à côté de l'entrée. Plutôt grand, une casquette en laine à carreaux verts et rouges sur le crâne, les mains dans les poches de son pantalon de toile, l'oeil vif. Il m'a regardé m'approcher. Arrivé à son niveau, je me suis arrêté. Il m'a fixé quelques secondes, puis il m'a dit :

    - Bonjour. C'est bien vous qui cherchez des documents (photos et autres) et des témoignages sur le café “La Capitale” et sur le kiosque à journaux à l'extérieur ?

    Mes yeux se sont allumés et cela a rendu superflu toute autre forme d'acquiescement, il a continué, d'une traite, sans respirer :

    - Je n'ai jamais connu de kiosque à journaux à proximité de "La Capitale". Il y avait dans les années 50 (et au-delà), devant la partie de "La Capitale" donnant sur le Faubourg-du-Temple une vieille femme édentée qui vendait la presse sur une espèce de table du matin au soir. Elle mangeait là, accompagnée de son chien, et l'argent des ventes était posé sur un grand plateau où elle puisait pour rendre la monnaie à ses nombreux clients. Quand elle s'assoupissait, on prenait le journal et on déposait l'argent sur le plateau. Elle ne vendait que la presse parisienne quotidienne de l'époque (France-Soir, Ce Matin, l'Intran, etc.) dont les différentes éditions lui étaient régulièrement livrées par des cyclistes...

    Il a semblé sur le point de continuer, mais au lieu de cela, il est tout à coup parti droit devant lui, d'un pas rapide et ondulant comme un danseur de calypso.

    Je suis entré dans le passage, j'ai poussé la porte et je me suis dirigé vers la bibliothèque.

    Dans C'est toujours les autres qui meurent, Victor raconte : “Les journaux, je suis descendu les acheter en vitesse au kiosque du coin, comme d'habitude.” La scène est datée du 20 juin 1981, et parmi les journaux achetés se trouve Le Quotidien. La localisation du “kiosque du coin” n'est pas précise.

    Mais dans Bastille Tango, en janvier 1985, Victor rentre un matin et arrive “au canal Saint-Martin. Face à La Capitale qui ouvrait”. Il ajoute : “Restait à acheter Le Soir, journal du matin, au kiosque du bistrot.”

    Dans Paris d'Octobre, en octobre 1985 : “Je vais chercher les journaux en bas, au kiosque de mon rade, la Capitale.”

    Dans Les Exagérés, en septembre 1986 : “Le kiosque de La Capitale, en bas de chez moi, ouvrait tôt. J'achetai Le Soir, Libé, Lui, les Cahiers, pris un café au comptoir, puis un blanc sec de nature indéterminée.”

    Enfin, au début de Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, le 8 novembre 1989, Victor rentre chez lui après avoir passé 1021 jours et nuits en captivité : “Rentrer dans l'immeuble tout de suite était au-dessus de mes forces. Me diriger vers le canal était tentant. (…) J'y renonçai, me dirigeant plutôt vers le marchand de journaux de la Capitale. Mon rade habituel. Derrière les piles de papier, ce n'était plus le même vendeur. J'achetai Libé, Le Soir, Le Monde de la veille, L'Officiel, Les Cahiers du cinéma, L'Obs. Et puis Lui, Actuel, Zoom, Paris-Match, Télérama. Et, après une fausse hésitation, Vogue, Globe, Photo et cinq ou dix autres revues, presque au hasard, avec boulimie. Le nouveau vendeur était un colosse roux, au visage rond, très à l'étroit dans sa petite cahute. (...) J'entrai dans le bistrot.”

    Je refermai le bouquin, restai un long moment à réfléchir. Les questions se bousculaient dans mon esprit. Pourquoi "Calypso" m'avait-il affirmé n'avoir jamais vu de kiosque à journaux adossé à La Capitale ? Jusqu'à quelles années avait-il fréquenté le quartier ? Où trainait-il entre 1985 et 1989 ? Se pouvait-il que le kiosque ait été ajouté tardivement ? Ou bien Victor qui en 1981 ne parle que du “kiosque du coin” avait-il ensuite brodé dans ses souvenirs ? Avait-il pour les besoins du décor inventé cette “cahute” où se serrait le colosse roux au visage rond ? Un colosse roux au visage rond ? Les cheveux de Calypso étaient blancs mais il était grand et son visage n'était pas du genre émacié ; se pouvait-il qu'il ait été le vendeur du kiosque à journaux de La Capitale ? Pourquoi alors serait-il venu me trouver pour me raconter une histoire ? Qui racontait des histoires ? Calypso, Victor ? Quelqu'un d'autre ? Je ne savais plus que croire. Je me levai pour aller observer de près sur le mur la vieille carte postale de La Capitale - je n'y vis aucun kiosque à journaux. Sur la photo plus récente du temps où le café avait été renommé La Capitale Balkane, on ne voyait pas non plus de kiosque, en tout cas pas du côté du canal. Mais du côté du Faubourg du Temple ?

    Victor avait disparu depuis longtemps. Il fallait que je retrouve ce Calypso.

    Le kiosque à journaux de La Capitale

     (carte postale, non datée. Le "tramway funiculaire de Belleville" a été en service de 1891 à 1924) 

    Le kiosque à journaux de La Capitale

     (photo Didier Buty (détail), octobre 1989)

     


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  • Je crois que j'ai fait un rêve. Enfin... je me souviens parfaitement de ce dont il s'agissait... c'est juste que je ne parviens pas à être sûr qu'il s'agissait d'un rêve. Je veux dire... ça me rappelle ce truc qu'on appelle des uchronies : dans quel monde vivrions-nous si Hitler avait gagné la guerre ? Ou si Christophe Colomb avait abordé chez les Inuits ? Ou si personne en france n'était passé du col mao au rotary club ? Enfin bref, d'habitude ce sont des jeux littéraires, un peu artificiels. Mais là, ce n'était pas un jeu. C'était réel. Enfin, pas la réalité dans laquelle je suis en train d'écrire ce post, mais une autre réalité. Parallèle. J'avais lu un truc un jour dans une revue scientifique qui m'était passée entre les mains je ne sais plus comment, sur les « multivers », les univers multiples. C'était quantique, je pense que j'avais saisi l'idée, même si je m'étais quand même un peu perdu dans la théorie des cordes. C'est le genre de truc qui m'amusait, mais ça restait abstrait pour moi. Depuis cette semaine, c'est concret. Et ça me dépasse.

    Bon, je raconte. Je suis à Paris. Enfin, je sais que c'est Paris, même s'il y a des différences, des décalages. J'ai accroché ma bicyclette (dans cette réalité-là je dis toujours « ma bicyclette » alors que d'habitude je dis plutôt « mon vélo », je ne sais pas pourquoi) à un poteau au sortir de la rue Atget, dans le 14ème. Je suis sur le boulevard, une plaque de rue tout ce qu'il y a de plus normale, bleue à liseré blanc, indique « rue Henri Fazy ». Je m'arrête au numéro 4, devant la vitrine d'une galerie d'art. J'entre. Il y a des livres en pile. Je sais vers quelle pile je me dirige, j'en prends un, je me dirige vers le bureau derrière lequel la galeriste pianote sur un clavier d'ordinateur. Je lui montre le livre, elle me sourit, note quelque chose sur une feuille. Je lui souris à mon tour, je sors. Dans cette réalité-là, je suis tout à fait conscient qu'on ne paye pas pour les livres. Peut-être parce qu'ils n'intéressent pas grand monde, qu'ils ne sont plus des objets commerciaux. Dans cette réalité-là, il n'y a pas de librairies, les livres se trouvent dans les galeries d'art. Fasciné par ma nouvelle acquisition, j'oublie ma bicyclette à son poteau, je marche, en feuilletant le livre, sans regarder où je vais. Assez vite, je me retrouve sur une place que je connais bien, où un chat noir géant est allongé sur un énorme piédestal. Je le connais, c'est le chat d'Agnès Varda. Je continue ma route, je sais maintenant où je me dirige. Arrivé devant la terrasse du Walter Benjamin, je m'installe à une table, je commande au serveur une Staropramen pression. Une pinte, j'en ai pour un moment. J'ouvre le livre et je commence à lire. C'est le dernier roman que Jean-François Vilar vient de publier. Ca s'appelle Memento Mori.

    Hier, troublé par cette multiplicité de réalités, j'ai vérifié sur internet. J'ai lu la fiche wikipedia sur Vilar. Je ne sais quel imbécile y a écrit : « Il publie encore deux petits livres en 1997 puis entre dans un silence littéraire qu'il n'a jamais rompu depuis ». C'est peut-être moi ? Dans cette autre réalité que j'essaie de raconter ici, Vilar n'a jamais cessé d'écrire. C'est juste qu'à un moment, il a cessé de se faire publier par les maisons d'éditions. D'ailleurs, à l'heure où je lis son dernier roman en sirotant une Staropramen à la terrasse du Walter Benjamin, les maisons d'éditions ont disparu. On ne publie plus des millions de livres par an, il n'y a plus de « rentrée littéraire », et il reste très peu d'écrivains. Ca n'est plus lucratif, et les quelques-unes et quelques-uns qui écrivent encore sont publiés principalement par les galeries d'art, ou alors par des revues. Vilar a été un des précurseurs. Il a publié trois récits en une quinzaine d'années, ce qui dans cette réalité-là est considéré comme un rythme moyen pour les quelques écrivains-artistes qui écrivent encore.

    Je dévore ce dernier roman. J'y retrouve de nombreux thèmes familiers, des références partagées. Références cinématographiques, littéraires, politiques... On y parle de Poe et de Kafka, de Blanqui et de la Commune de Paris, de Resnais et de Robert Aldrich. On y parle d'Auschwitz et d'Hiroshima.

    Je ferme la dernière page du bouquin. Autour de moi, la nuit est tombée. Je paye mes trois pintes, je retourne chercher ma bicyclette, je rentre chez nous, le nez loin du guidon. Je pousse la porte, Louise n'est pas rentrée. J'ai une surprise pour elle, je me dirige vers la bibliothèque. Sur l'étagère consacrée à Jean-François Vilar, je place ce nouveau volume de façon à ce qu'on le remarque, légèrement incliné, appuyé contre ses dernières publications, La Grande mêlée sorti en 2001, Volver et Traits pour traits, tous deux de 2009, et Passage de Pecka dont il a préfacé la réédition en 2013. Je m'assieds par terre pour attendre Louise, je m'endors.

    Je crois que j'ai fait un rêve. Enfin... je ne parviens pas à être sûr qu'il s'agissait d'un rêve. Je veux dire... les livres dont il est question... je les ai lus, je peux en parler. Je peux décrire leur couverture. Sur le dernier, par exemple, il y a une peinture bleue, on voit un homme à casquette qui semble s'enfuir, et cette image est recouverte dans la partie gauche de la couverture par une bande argentée sur laquelle il y a des impacts de balle. Comme il y en avait déjà sur la couverture de Poses, publié en 1990 par la même galerie. Le dernier roman annonce une expo de peintures, jusqu'au 12 juillet. Je pense que je vais y aller voir. Essayer de rencontrer cette galeriste. Elle pourra peut-être m'aider à y voir plus clair. Comprendre ce qui m'arrive. La galerie n'est pas très loin. Place du Trône Renversé, entrée Jules Dalou, ligne 1 direction La Défense de Paris, changement à Gare du Train Bleu, direction Genève. Je vais en parler à Louise, on va y aller. Je n'ai pas le choix.

     


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