• J'ai dû fouiner un peu pour le dénicher. Un court récit, 150 pages. Ecrit en 1958, en temps de guerre. Le jardin de Djemila. L'histoire d'un homme, ayant passé sa jeunesse à Sète, écrivain et journaliste, auréolé de sa Résistance autour de Chartres, à 20 ans. Un homme qui a combattu pour la France parce qu'il l'identifiait à une femme, et qui, de la même façon, 13 ans plus tard prend fait et cause pour le nationalisme algérien. Djemila, c'est le nom de plusieurs "poseuses de bombes" du FLN. C'est le titre d'un article virulent dans lequel le narrateur dénonce la torture exercée par les paras au nom d'une idée dévoyée de la France et exalte les femmes martyres. C'est le nom d'une jeune femme fantômatique qui traverse le bouquin. Fantôme d'une nation soumise à une armée d'occupation. Aimée et violée, sublimée et torturée. A la fin, le narrateur s'engage dans l'armée française et monte à l'assaut des djebels où Djemila est acculée avec ses compagnons d'armes...

    Le bouquin est signé Maurice Clavel. Jeunesse à Sète, résistant à 20 ans, vers Chartres. Ecrivain, journaliste à Combat, il est une des rares plumes à ne pas se gausser des insurgés de la Sorbonne descendus en juillet 68 au festival d'Avignon qu'il avait contribué à fonder 20 ans plus tôt avec son ami sétois Jean Vilar (nous en avions parlé ici). Avant mai 68, il fut un temps prof de philo au lycée Buffon (Paris 15e). Il eut, entre autres, parmi ses élèves, un adolescent du quartier qui ne s'appelait pas encore Jean-François Vilar. Celui-ci raconte ça dans une interview à Télérama en février 1982 : "(...) être en classe de philo, avec comme prof Maurice Clavel, ce fut pour moi le plus bel âge de la vie ! J'appartenais à cette génération fantastique à qui Clavel avait appris le devoir d'insolence", puis dans Apostrophes en avril 85 : "C'était un agitateur d'idées formidable, c'est-à-dire que c'était quelqu'un qui apprenait à penser... et à penser d'une manière aussi peu sereine, aussi peu calme, aussi peu confortable que possible".

    Histoires de fantômes

    (Maurice Clavel, à la télé en décembre 1958)

    En 1988, Vilar sort un roman, Djemila. Ca se passe à Paris, dans le 14e, autour de la secrète Villa Hallé. On y évoque l'émergence d'un parti facho en France (on y trouve même un scribouillard du nom d'Alain Fourier - un avatar d'ADG, la bête noire, ou plutôt brune, de Vilar ? Nous parlerons de cela un jour...). C'est surtout un roman sur les blessures de l'histoire qui restent inscrites dans les corps des individus. C'est une histoire de fantômes algériens - ceux qui aujourd'hui encore hantent les quartiers, tous ces morts sans sépulture, toute cette mémoire noyée dans la Seine, cette arrogance coloniale, toute honte bue. C'est l'histoire d'un homme, Sinclair, intellectuel polémiste souvent invité à la télé, ancien résistant à Chartres, qui a combattu en Algérie mais a dénoncé la torture. C'est l'histoire d'une jeune femme, la rage aux poings, vivant dans la France des années 1980 avec des vrais-faux papiers fournis par Sinclair ; elle a choisi de se faire appeler Djemila. C'est le prénom de sa mère, dirigeante nationaliste algérienne, arrêtée, torturée, morte sans sépulture, que Sinclair a connue dans des conditions obscures. C'est le nom d'une ville, fantôme ("pas une ville morte, une ville imaginaire"), à flanc de colline, un théâtre en ruines où Sinclair à la fin rejoue pour Djemila, la fille, la capture de Djemila, la mère, acculée sur la scène antique. 

    Djemila a été réédité il y a quelques mois en Folio. En Folio policier !? Pourtant JFV l'a bien expliqué au début de 95% de réel : "Moi j'ai jamais aimé la littérature policière, ce qui m'intéresse c'est la littérature délinquante". Ne pourrait-on, par décence sinon par conviction, veiller à rééditer ses romans dans des collections qui s'intituleraient "Folio délinquant", "Seuil délinquant", etc. ? Police partout...

    Histoires de fantômes

     


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  • Il parait que si Oreste était absent, c'était pour des raisons personnelles. Mais Oreste aurait pu être là. Et cela suffit. Oreste, "leader" de l'autonomie ouvrière aurait dû être avec nous dans ce squat du 20ème arrondissement où il était question de parler du bouquin sur l'autonomie italienne paru à La Fabrique. D'autres "grands noms" de l'autonomie étaient là. Mais on ne sait jamais, il se pourrait qu'il y ait des lecteurs de Vilar avec des grandes oreilles... qui s'égareraient ici, sur un blog consacré à de la littérature délinquante ! On leur dirait de se tirer fissa.

    Bref. Le squat était plein et enfumé. Trop. L'alcool y était mauvais. Peu importe. Enfin, un petit chablis naturel, ça n'aurait pas été de refus, ça aurait pu arrondir les angles. La discussion allait bon train sur la chronologie des événements italiens des années 70. Il s'agissait d'avoir raison, d'emporter la mise. Des jeunes italiens, nés dans les années 80, chipotaient en français sur les dates, comme s'ils avaient été là, témoins de cette manif-ci, de cette bagarre-là avec les flics ou les fachos. Des hommes, presque exclusivement. J'avais envie de leur faire le coup de 76, lors de l'ultime congrès de Lotta Continua, lorsque nous, les femmes, leur avons dit : Basta ! Les mâles, les petits chefs gauchos, les ouvriers, les prises de paroles intempestives ! J'avais envie de grimper sur ma chaise, sur le bar, plantée sur mes talons hauts et leur rappeler "Tremate, tremate, le streghe son tornate !"(Tremblez, tremblez, les sorcières sont revenues !)

    Mais ce qu'on pouvait hurler en 76, on ne le peut plus aujourd'hui.

    En tout cas, les hommes ont parlé de la violence, des Brigades Rouges, des repentis. Et bien sûr, je n'ai pu m'empêcher de me dire que Victor était peut-être au milieu de nous. En train de se foutre un peu de notre gueule sans doute. Oui bien sûr, la question de la violence, ce n'est pas une petite question. Pas chez JFV en tout cas. Mais l'autonomie, qu'elle soit italienne ou désirante, c'est pas tellement son truc. Moi si. Que le mot "désir" soit prononcé pas très loin du mot "lutte" et je rapplique les yeux brillants. Lui, tout comme Adrien Leck dans Etat d'urgence en 1984 aurait dit : "Depuis 15 ans, toutes les âneries politiques avaient eu leur heure de gloire. Si j'avais fait dans un autre genre, je n'avais pas pour autant de quoi me vanter". Certes. On en est là.

    N'empêche, il ne m'est pas impossible de penser qu'en 76, Victor était peut-être à Milan. Son faux pote Adrien dit encore à propos d'un italien retrouvé à Venise : "Je le connaissais. Il avait été l'un des animateurs des "Indiens Métropolitains" à Milan en 1976". Adrien, Victor, JFV ? En réalité, qui était à Milan au cours de l'été 1976 ? Qui était au Parco Lambro lors d'un festival organisé autant par les anars que les totos et l'extrême gauche ? (y avait-il des gens de la Ligue ?) Parco Lambro, le genre d'expérience qu'on vivait à l'époque, racontée par Toni Négri : "Si tu venais d'une hauteur, tu t'enfonçais dans une sorte d'écheveau coloré, enveloppant, aussi dense de désirs qu'exempt de tabous. Les gens dansaient, faisaient l'amour, écoutaient de la musique, passaient doucement le temps à se retrouver, à se sentir unité. Ombres légères à la recherche d'un temps et d'un corps collectif. (...) En réalité c'était un carnaval des pauvres(...) qui se voulait consciemment de libération.(...) Tu commençais à sentir la turbulence. Ce qui arrivait, c'était l'ébauche d'une tempête dans un ciel limpide."

    Ebauche d'une tempête dans un ciel limpide Ebauche d'une tempête dans un ciel limpide

    Des ébauches de tempêtes... Victor dis moi, aujourd'hui dans le ciel de Paris... quelles tempêtes sont-elles possibles ?

     


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  • Odradek hante mon escalier et je ne sais qu'en faire. Les fils de la bobine en forme d'étoile s'entremêlent sans fin. Pour Walter Benjamin, "Odradek est la forme que prennent les choses tombées dans l'oubli" et chez JFV, il prend la forme d'un clodo couvert de haillons. A la fin de Nous cheminons, ces haillons sont des morceaux de papiers recouverts de textes : "Il marchait lentement, traînant le pas(...). Chaque pas, chaque geste du bonhomme provoquaient un petit bruit, un doux craquement de feuilles mortes. (...)Le bonhomme était fait d'un seul bloc fragile, menacé de dislocation. Les limites entre le corps et l'entortillage des vêtements étaient des plus indisctinctes. (...) Il s'occupait avec des bandes de papiers, étroites et longues, des rouleaux défaits en serpentins qu'il scrutait, passait d'une poche à l'autre, posait pour examen sur ses genoux, mettait de côté, reprenait, griffonnait avec un minuscule bout de crayon. Un manège rigoureux, méthodique. Le papier se mêlait jusqu'à s'y fondre avec les franges de la houppelande, du cache-nez, du châle, etc."

    Cet Odradek fait de bribes de mots, de reliquats d'archives, de l'inconscient de l'Histoire, je n'arrive pas à m'en défaire. Il n'est pas simplement "le souci du père de famille" comme dans Kafka, il devient, au fur et à mesure que j'y pense, le souci de l'Histoire qui rumine, rumine ses révolutions ratées, ses émeutes classées sans suites, ses espoirs de Grand Soir déçus. Il me semble que ce qui est archivé ainsi à même le corps du clodo, ce sont toutes nos manoeuvres pour nous défaire du vieux monde, la geste des révoltes, rebellions et insurrections passées et futures. Celles que nous devons continuer à faire couver.

    Je veux laisser à Odradek les cages d'escalier et les greniers. Je ne veux pas me satisfaire comme ces hybrides kafkaiens, mi-bestioles mi-chimères, de terriers et de galeries. Si j'emprunte les passages, c'est que souvent leurs verrières laissent passer la lumière.

    Pour en finir avec Odradek

    (Passage, Paris, 1927-1929 - photo de Germaine Krull)

     Pour en finir avec Odradek Pour en finir avec Odradek

    (photos du passage des Princes, L.Lame, avril 2011)

    Abandonnant le père de famille à ses soucis domestiques, je préfère dans la ville suivre d'étranges traces. Je piste, nez au vent, les empreintes laissées dans l'air par d'anciens indiens métropolitains. Mais ceci est une autre histoire. A suivre...


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  • Rue de la Vieille Lanterne

    Man Ray et Marcel Duchamp, assis devant la plaque de l'une des 13 "plus belles rues de Paris" : Rue de la Vieille Lanterne (photo prise en Californie en 1949, 11 ans après l'Exposition Internationale du Surréalisme).

     


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  • Dans Nous cheminons..., Victor est enlevé avec Alex Katz le 20 janvier 1987. Durant leurs presque 3 ans de captivité, ils tentent de garder conscience du temps qui passe par "le petit jeu quotidien de l'almanach". A la date du 20 janvier, ils fêtent "sans sectarisme la condamnation de Louis Capet, la mort de Lénine, la naissance de Fellini et celle de Raymond Roussel, le départ de Lenz dans la montagne".

    L'histoire officielle retient plutôt que Lénine est mort le 21 janvier (1924), comme Louis Capet exécuté le lendemain de sa condamnation, le 21 janvier 1793. Demain, comme chaque année depuis le 21 janvier 1848, des libre-penseurs fêteront l'événement en se délectant d'une tête de veau et d'un verre de vin rouge. Louise Lame et moi sommes certes de tendance régicide, mais pas du tout de tendance tête de veau. Tant pis pour la tradition.

    Quant au "départ de Lenz dans la montagne", il s'agit d'une référence à l'incipit de la nouvelle inachevée Lenz, de Georg Büchner : "Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne". Büchner, écrivain et révolutionnaire blanquiste d'Allemagne écrit en 1835 sur le périple en 1778 de Jakob Lenz, écrivain romantique. Cette longue marche solitaire de Lenz, malade, inspira outre Büchner, Paul Celan, et plus récemment, Jean-Christophe Bailly, qui lui consacra un essai en 1980, Le vingt janvier. Hier jeudi 19 janvier 2012, JC Bailly était au Comptoir des mots, avec Benoit Casas, Jacques-Henri Michot et Eric Hazan, autour du recueil paru à La Fabrique, Toi aussi tu as des armes, titre reprenant la dernière phrase écrite par Kafka dans son journal un an avant sa mort : "Plus que de la consolation est : toi aussi tu as des armes". Itinéraires, croisements, faux hasards et vraies coincidences... De la première phrase d'un texte de Büchner à la dernière phrase du journal de Kafka, de Blanqui à La Fabrique, du départ dans la montagne au départ dans le maquis, prendre la plume, prendre les armes... Poésie & politique ? Nous ne désarmons pas, nos désirs nous mènent.

     


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  • Vendredi 13.

     


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  • Victor aime le verre brisé.

    Celui des verres, comme dans Bastille Tango : "Nous étions un peu ivres. Julio eut ce geste maladroit. Le verre tomba. Sonore. (...) Je n'ai rien contre le verre brisé."

    Celui des miroirs aussi, comme dans Passage des Singes : "c'est dans la chambre des miroirs qu'il choisit d'attendre (...). Les vitres et glaces volent en éclats, se fendent en étoiles (...). Les images s'écroulent, se fracassent, se multiplient en gerbes esthétiques qui sont autant de leurres. J'aime le verre brisé." Ou les miroirs brisés des toiles de Monory, dont nous avons déjà parlé : "la toile immense, longue et bleue de Monory (...). Presque au milieu de la toile, un miroir. Un vrai, éclaté. Il y a plusieurs impacts de balles (...). Et mon reflet dans le miroir brisé."

    Celui des fenêtres, enfin, comme à la dernière page de C'est toujours les autres qui meurent : "Rose, marchant vers la fenêtre comme une somnambule, et chaque pas est un enfer, vers la grande baie vitrée, trouée de balles. Presque arrivée, elle trébuche une dernière fois. Le verre se brise sous son poids. Fracas. Alors je sautille vers mon sac. J'en sors un autre appareil et je photographie Rrose Sélavy, dans les noces de son Grand verre brisé."

    Verre brisé 

    Verre brisé 

    Verre brisé Verre brisé

    (Marcel Duchamp, Le Grand Verre, détails)

     


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  • L'idée n'était pas mauvaise. Puisque nous avions à aller à Montparnasse, autant passer par le 31 bd Edgar-Quinet jeter un coup d'oeil sur l'emplacement du Sphinx, bordel des bordels, là où Mila avait un temps officié. Nulle trace de l'ancienne maison close. Le temps était froid et sec et  nous avions faim. Rue d'Odessa nous nous sommes attablés dans une des nombreuses crêperies qui rappellent que les migrants bretons n'ont pas avancé bien avant en terra incognita. A peine débarqués, ils ont sorti baraques à crêpes et bolées de cidre. Passons. Montparnasse monde, nous y sommes. Le cidre ne vaut pas le Chablis sans doute mais la discussion allait bon train :

    "Les anars, on ne peut pas dire qu'il y en a beaucoup chez JFV.
    - Rien d'étonnant.
    - Quand même, y'a Nathan.
    - Oui, Nathan c'est vrai, qu'est-ce qu'on sait de lui, déjà ?"

    Anar, juif, archiviste à Match rue d'Aboukir, partant à Prague le 1er octobre 1938 au lendemain des accords de Munich et de l'entrée des troupes nazies en territoire tchécoslovaque.

    La discussion dévia sur les groupes anars juifs : Bernard Lazare, der Fraier Gedank (la Libre-Pensée)... Puis nous retrouvâmes la rue. Le froid était trop vif. Nous n'eûmes pas le courage d'aller jusqu'à la rue Campagne-Première devant le gourbi d'Atget, l'atelier de Man Ray, l'hôtel Istria où vécurent Duchamp, Aragon, Kiki de Montparnasse ou Walter Benjamin...

    PLus tard, Corsaire mit le nez dans ses archives et en dénicha Odradek.

    "Odradek ?
    - Rappelle-toi, le clodo dans Nous cheminons..., celui qui crèche sous l'escalier du 38 quai de Jemmapes, que Victor retrouve passage Lucerna à Prague un 29 décembre et qui lui révèle ses liens avec Nathan, l'archiviste.
    - Oui mais "Odradek", pourquoi ?
    - Odradek est un personnage de Kafka dans une nouvelle inachevée.
    - Merde !
    - Oui, et c'est pas fini. Benjamin en a parlé dans un texte sur Kafka : "Odradek est la forme que prennent les choses oubliées."
    - Et puis Odradek, c'est un drôle de personnage : c'est une bobine de fil en forme d'étoile."

    Détours Détours

    Détours Détours Détours

    (Odradek vu par Elena Villa Bray, Winfried Kamps, Jeff Wall, Emma Fenton, Mark Fenton)

     

    "Si on tire un des fils  de ce truc, tu crois que ça nous mène où ?
    - A Prague mon amour, après bien des détours, comme toujours."


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  • "En tchèque, novembre c'est le mois "des feuilles" (listopad). Celles des arbres. Celles que noircissent les écrivains. Dramaturge, "dissident" homme d'Etat, Havel est d'abord un homme de mots. Il est un homme de novembre." (Lignes n°34, mars 98)

    Havel

    "Moi, avait dit Solveig, si un type me dit qu'il va réussir à organiser un concert du Velvet Underground à Prague, il aura presque emporté le morceau. A défaut, je me contenterais même des Stones." (Nous cheminons...)

    Havel

    "Deux jours avant [le 21 août 1990], les Rolling Stones (à la demande de "Monsieur le Président") avaient donné un concert géant au stade de Strahov (le plus grand stade du monde, du temps du stalinisme), sur une colline de Prague. Leur logo (les lèvres de Mick Jagger) s'était érigé, à Letna, en lieu et place du site inoccupé de la statue de Staline. Place Venceslas, un T.62 avait été déposé, sur le flanc, comme un grotesque insecte malveillant, couvert de graffiti." (Lignes n°34)

    Havel

    "Vendredi 29 décembre. En fin de matinée, comme tout le monde dans la rue, je regarde à la télévision la cérémonie d'investiture du président Vaclav Havel. Comme tout le monde, je pleure. Comme tout le monde, je pense que ce jour ne devrait pas finir." (Nous cheminons...)

    Havel

    "Pavel partit d'un grand éclat de rire et, mains dans les poches, tira sur son pantalon, découvrant comiquement le bas de ses mollets. On l'applaudit. J'étais le seul à qui le sens de la blaque échappait.
    - Tu n'as pas remarqué ?
    - Quoi ?
    - Lors de la cérémonie officielle au Château, ce matin. Les caméras ont été discrètes, mais il était difficile de ne pas voir que notre président avait un pantalon nettement trop court. (...) Depuis qu'on le voit partout, chacun sait que notre Vašek n'est pas un homme élégant. Un vieux pull, un jean, sa parka, c'est tout ce qu'il lui faut pour se sentir à l'aise. Quand ils ont su qu'il allait être nommé à la plus haute fonction, nos meilleurs tailleurs, ceux de la maison Adam, se sont dit que, pour l'investiture et pour la dignité de la République, il fallait que le président soit habillé convenablement. Ils ont donc pris ses mesures et lui ont confectionné un très beau costume, très chic. Sauf que...
    - Les mesures n'étaient pas bonnes. Le pantalon n'allait pas.
    - Si, si. Les gens de chez Adam sont des artistes.
    - Alors ?
    Pavel ménagea son effet. on était dans les zones de quasi-secret d'Etat.
    - Alors, l'hypothèse la plus couramment admise est que monsieur le président est allé pisser juste avant la petite fête et que, la chose étant faite, dans son émotion, il a un peu trop remonté sa ceinture. D'autres prétendent qu'en faisant le pitre il a sciemment voulu faire honte aux communistes du Parlement qui venaient de l'élire. Notre héros aime les pitreries de gamin.
    - Ton avis à toi ?
    Pavel affecta une mine très sérieuse.
    - Le pantalon était réellement trop court. Vašek a un peu tendance à se sentir responsable des fautes des autres. En faisant circuler quelques blagues, il sauve la mise aux tailleurs." (Nous cheminons...)

    Havel

    "- Tu dois te dire que cet enthousiasme pour Havel, ses portraits partout, c'est suspect. (...) Mais beaucoup de ces gens ont résisté à leur façon. Au prix d'une certaine schizophrénie un peu honteuse, ils ont accepté le régime en évitant le plus possible de se compromettre avec lui. Nous les appelions les gens de la "zone grise". Ni salauds ni héros. (...) Pour le moment, Vašek nous réconcilie tous. On va pouvoir s'engueuler, se contredire, faire des bêtises. On va pouvoir être arriviste sans être ignoble. On appelle cela la démocratie.
    Impossible certes de faire un homme providentiel d'un président qui porte un pantalon de cérémonie en ayant l'air d'aller à la pêche aux crevettes." (Nous cheminons...)

    Havel

    (Antonín Malý)

     


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  • Victor B aime les chats. Dès le premier chapitre de sa première aventure, C'est toujours les autres qui meurent, il nous raconte qu'il vient de ramener chez lui un chaton mâle, que ses deux chattes déjà installées observent avec circonspection. Il y a Kamenev et Zinoviev ("femelles ou pas, pour le nom elles n'ont pas eu le choix, vu ?"). Et Radek, donc ("il s'appelle Radek : quelque chose à y redire ?"), "tout petit, deux mois à peine, tout noir avec une tache blanche juste sous le col, et une autre plus secrète sur le ventre, au-dessus des couilles (...des couilles, bordel ; il faudrait aussi que je le fasse couper !)".


    Dans Passage des Singes, Victor évoque encore "Kamenev et Zinoviev, les deux chattes, la grise tigrée et la tricolore (...), robe blanche avec des taches rousses et brunes", et "Radek, le petit mâle noiraud"De même, dans la nouvelle Tandem, il déclare : "J'hébergeais déjà trois chats dont deux chattes (...). Radek était le dernier venu, un petit mâle."


    Mais le lecteur qui commencerait la saga de Victor B par Bastille Tango ferait la connaissance d'un personnage semblant vivre avec 3 chattes !? Certes, une attention très fine montre que lorsqu'il évoque Radek seul, par 3 fois il écrit "il" et que lorsqu'il parle de Kamenev ou de Zinoviev isolément, il écrit "elle". Mais à plusieurs reprises il évoque "les chattes", et il écrit par exemple : "Les chattes flairèrent, intéressées, puis s'éloignèrent. L'une allant dormir au coude du Bras Armé. L'autre se nichant, refuge connu, sous la vaste cape de Jane. La dernière plus banalement sur le fauteuil thailandais". Qu'en penser ? Victor vit-il avec 2 chattes et 1 chat, ou avec 3 chattes ?


    Dans Paris d'octobre, Victor décide de s'exprimer clairement sur la question : "ce sont des chattes, oui !".


    Mais pourtant, un an plus tard, dans Les Exagérés, Marc, rédac-chef du Soir ("journal du matin", ex-Le Grand Soir, quotidien gauchiste converti à l'optimisme des années 80 - suivez mon regard !), vieux compagnon de route de Victor, lui demande : "Comment vont tes chattes ?". Victor s'emporte : "Il n'en reste plus qu'une, et c'est un chat, je t'ai déjà dit." (Kamenev et Zinoviev sont mortes, seul reste Radek.)


    Trouble dans le genre ? La réponse à ce mystère nous est fournie dans une interview donnée en 1986 par JFV à Chrystine Brouillet pour le n°26 du magazine québécois Nuit blanche. JFV dit à l'intervieweuse : "En tant qu'écrivaine, tu sais ce..." Interloquée, C.Brouillet l'interrompt : "Tu dis écrivaine ?" "Oui, j'aurais plutôt tendance", répond JFV. "Tu es un cas. Personne ne féminise", s'exclame CB. "Je sais...", répond malicieusement JFV, "Tu vois, je parle de mes chattes alors qu'il y a un mâle et une femelle mais avant quand elles étaient trois, il y avait deux femelles. La communauté était à majorité femelle."


    JFV aime les femmes.



    Chez Jean-François Vilar, le féminin l'emporte

    (carte de visite utilisée par JFV dans les années 1980 - Sous son nom figuraient son adresse et son n° de tél que nous avons choisi de camoufler)



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  • Je n'avais pas pris le temps à sa sortie de lire Paris sous tension d'Eric Hazan. C'est chose faite. J'en ai parcouru les premières lignes rue de Bagnolet, devant l'ancienne gare de Charonne, ce balcon sur la Petite Ceinture.

    L'instant du danger

    Après avoir évoqué Balzac, Baudelaire, les surréalistes... tout le gratin de la flânerie parisienne, Hazan parle de "Jean-François Vilar, maître du roman noir, qui fait de la destruction de la gare de la Bastille et du cinéma Paramount le mélancolique décor de Bastille Tango". Les flâneurs cités par Hazan semblent tous avoir en commun de regretter un Paris révolu et soupirer comme Balzac : "Hélas ! le vieux Paris disparaît avec une effrayante rapidité."

    Face à l'ancienne gare transformée en salle de concert se dresse désormais un hôtel de luxe imaginé par Roland Castro (passé du col mao au Rotary ?). Je lui tournai délibérément le dos, lui préférant la friche de la PC et la vieille gare. Nostalgique, Louise Lame ? Malgré toute la sympathie que j'éprouve pour Hazan, j'avais envie de discuter du terme : nostalgie, vraiment ? JFV l'a souvent répété, il ne s'agit pas de verser des larmes sur un Paris en voie de disparition mais de faire l'état des lieux, un peu comme on écrirait les minutes d'un procès. C'est bien ce que fait Aragon dans Le Paysan de Paris à propos des passages de l'Opéra ("ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada") détruits en 1925.

    L'instant du danger L'instant du danger

    (Passage de l'Opéra, entrée 10-12 bd des   (Galerie du Baromètre, photo
    Italiens, photo de Léopold Mercier, 1924)      d'Albert Harlingue)

    Ou ce que fait Marville avant les travaux d'Haussmann, Marville qui a pour mission de photographier l'insalubrité des ruelles et des venelles promises à la casse et qui du même coup donne à voir un Paris éternel, celui des enseignes et du pavé humide. Paris est là, dans ces inventaires avant destruction.

    Oui JFV fait l'état des lieux, celui des effacements, des démolitions en cours, des rénovations manquées. Il mêle littérature délinquante et chronique des bouleversements intimes de la ville : le trou des Halles, les chais de Bercy, le passage des Singes... la Bastille, bien sûr et surtout. A laquelle il consacre un roman, Bastille Tango et une somme photographique. A l'époque des travaux en 1984-85, il avait exposé ses photos à la Terrasse de Gutenberg ainsi qu'au 7ème festival du roman et du film policier de Reims.

    L'instant du danger

    (photo de JF Vilar parue dans Mic-Mac n° 19, octobre 1985)

    L'instant du danger

    (photo de JF Vilar publiée dans Rouge n° 1170, juillet-août 1985)

    Depuis, les photos de Vilar ont été remisées on ne sait où. Depuis, l'Opéra Bastille règne en maître froid sur la place - une poignée d'"indignés" ont essayé en vain cet automne d'en réchauffer les marches. Depuis, malgré les ravalements de façades, on peut continuer à espérer qu'un certain "esprit" imprègne toujours les pierres des immeubles du faubourg qui restent debout : l'esprit de révolte, le souvenir des luttes "tel qu'il surgit à l'instant du danger" (Walter Benjamin) et dont il faut s'emparer...

     


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  • 4ème anniversaire de la mort de Fred Chichin, le mercredi 28 novembre 2007, 108 ans après la mort de la Castiglione (mais ceci est une autre histoire !).

    Les aventures de Victor Blainville sont très ancrées dans la société française des années 80. A partir de Bastille Tango dont l'action se situe en 1985, Victor écoute souvent les Rita Mitsouko, groupe symbole de ces années-là.

    Dans Bastille Tango, Jessica et Victor se faufilent "sur le chantier par une brèche de la palissade, entre deux affiches annonçant la "Nuit de l'Agro". Le groupe Rita Mitsouko en serait la vedette." Un matin, Victor boit un café avec Maleo à la Boca, passage du Cheval-Blanc : "La radio ronronnait, strict fond sonore. Rita Mitsouko, Marcia Baila."

    Dans Les Exagérés, situé fin 1986, Victor prend son petit déj au chablis : "A la radio, Ringer et Chichin chantaient Andy. Ca s'écoutait." Plus tard, Stan, blessé, rend visite à Victor quai de Jemmapes : "Je lui tendis un autre mouchoir. Mis les Rita Mitsouko sur la platine. C'est comme ça. Le genre de musique qu'il pouvait aimer."

     


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  • "Comme on était le 24 novembre et que je sais tenir mes éphémérides, j'allais dîner chez Chartier, 7 rue du Faubourg-Montmartre, et y célébrai, seul, Isidore Ducasse, mort dans le même immeuble, quelque cent seize ans plus tôt", raconte Victor dans Les Exagérés.

    Dans Paris la nuit, JF Vilar évoquait déjà la rue du Faubourg-Montmartre, Lautréamont et "la brasserie Chartier, somptueux refuge du piéton pas trop argenté (et quelle tenue gouailleuse dans le service !)". Ce "bouillon" parisien renommé a ouvert 26 ans après la mort de Lautréamont.

    Jeudi 24 novembre 2011 (version 2 =)(photo L.Lame, juillet 2010)

    Nous aussi, nous tenons nos éphémérides (vous avez remarqué ?). Nous célébrons donc aujourd'hui le 141ème anniversaire de la mort du comte de Lautréamont, le jeudi 24 novembre 1870, à l'hôtel où il logeait. Comme le note Victor dans Les Exagérés, on trouve une "plaque discrète dans la cour".

    Jeudi 24 novembre 2011 (version 2 =)

    Irons-nous dîner ce soir chez Chartier ? Pas sûr ; tant qu'à nous exiler dans le 9ème arrondissement, Louise Lame et moi y allons plutôt les soirs d'été, après une Leffe pression cité Bergère à la terrasse du Limonaire...

      


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  • L'hiver est là. La nuit tombe tôt. Dans certains quartiers de Paris, en début de soirée, les rues se vident, on ne croise que de rares passants solitaires. Dans ce désert nocturne, pour le parisien qui sait où diriger ses pas, il existe quelques havres de lumière. Des bistrots, où il fait froid dehors et chaud dedans, des zincs chaleureux, boiseries, ardoises, miroirs et verre. 

    Sur les hauteurs de Ménilmontant, il y a un de ces cafés, où Louise Lame et moi allons parfois. On passe la cité de l'Ermitage, on franchit les Pyrénées ; c'est à l'angle de la rue du Guignier et de la rue des Rigoles. On peut y manger, on y boit breton : hydromel et hypocras. A la pression il y a une excellente bière belge, la Maredsous. En bas, à la cave, il y a des concerts et des bals. Musiques traditionnelles (Auvergne, Klezmer, Balkans...). Vendredi dernier, une guitare flamenca rencontrait une voix hongroise : mariage tzigane. Nous y sommes allés voir...

    Les Trois Arts, ça s'appelle. La musique, la danse... et quoi ? Ce soir-là, la photographie - à peine entrés, sur le comptoir, un flyer : Jean-Luc Vallet expose une série de portraits d'auteurs de romans noirs...

    Paris, soir d'hiver

    Nous scrutons les murs... Dans l'arrière-salle du restau, tout au fond, une photo de Jean-François Vilar est là, prise chez lui dans son capharnaüm magnifique.

    Paris, soir d'hiver

    Le concert était très bien. L'expo est annoncée jusqu'au 30 novembre. Dans un des cafés les plus sympas de Paris ! Conseil d'ami : allez-y faire un tour...

     


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  • Il est un endroit où Paris vibre toujours : dans la pensée de Walter Benjamin.

    Alors que l'automne s'installe et que le spleen sourd de l'asphalte humide, je me suis égarée dans le cerveau pourtant bien organisé d'un de ceux qui a le plus brillamment compris la ville-lumière au XIXème siècle : ses passages, ses barricades, ses panoramas, sa foule... Le Musée d'art et d'histoire du judaïsme organise une exposition sur les rapports que le philosophe allemand a entretenu avec l'archive. Une salle entière tente de dresser une cartographie, une arborescence de la pensée de Benjamin avec ses territoires, ses insularités : "micrographies", "écrivailleries en pièces et fiches", "constellations", "collectes de chiffons", "amandes à casser" jalonnent ainsi un espace mental tout à la fois foisonnant et classificateur. Sorte de flânerie à l'intérieur d'un crâne...

    Par ailleurs on peut voir quelques photos de la grande Germaine Krull sur les passages couverts.

     Walter Benjamin ou les plaisirs de l'archive   Walter Benjamin ou les plaisirs de l'archive

    L'expo finit sur un plan de Paris recouvrant un mur, où sont cartographiés outre les adresses des endroits où a vécu WB, celles des  connaissances qui se trouvaient dans son carnet d'adresses et celles des lieux évoqués dans son oeuvre et sa correspondance. De quoi se perdre entre l'hôtel Istria rue Campagne-Première et les cafés qu'il fréquentait assidûment, le domicile d'Hélène Hessel avenue Victor Hugo et celui, rue de Rennes, de Georges Bataille (à qui il a laissé le manuscrit du Livre des passages avant de se faire arrêter puis de se suicider, le 26 septembre 1940, à Portbou, juste au-delà de la frontière espagnole).

    En regardant les portraits de WB, je me suis souvenue que JFV en avait fait un personnage d'une nouvelle, La tâche de vin, dans laquelle il croisait Trotsky, vers 1934-1935, au Rendez-vous, café de la place Denfert-Rochereau. JFV le décrivait, avec "son doux regard de myope", et "son déplorable accent allemand" :

    "Walter entra à ce moment-là. Il était fidèle à son aspect habituel, jusqu'à la caricature : mine empruntée, lunettes cerclées de fer, chevelure en broussaille et moustache mal taillée. Sa manière de se tenir raide accentuait son embonpoint. Avec son petit cartable et son costume lustré il avait l'air respectable de l'intellectuel miteux. Logeant à l'hôtel voisin, il était également un habitué du Rendez-vous. (...)
    Il s'installa au fond de la salle, là où allaient d'habitude les amoureux, sortit un livre de son cartable et se plongea dans sa lecture, crayon en main.
    - Qui est-ce ?
    - Un professeur de Francfort. Marxiste et juif. Il a été forcé de fuir. D'Allemagne d'abord, d'URSS ensuite. (...)
    Serge allait lui parler des recherches que menait Walter sur Baudelaire, sur le XIXe siècle parisien, quand Hannah fit son entrée."

    Je m'attendais presque à le croiser assis sur une banquette de moleskine, lorsqu'en sortant du MAJH je me suis installée dans un bistrot rue du Roi-de-Sicile, entre zinc et miroirs, à chercher au fond des verres "la plus petite image de la ville".

    Son fantôme me semblait alors plus vivant que nombre de nos contemporains.

     


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