• Je crois que j'ai fait un rêve. Enfin... je me souviens parfaitement de ce dont il s'agissait... c'est juste que je ne parviens pas à être sûr qu'il s'agissait d'un rêve. Je veux dire... ça me rappelle ce truc qu'on appelle des uchronies : dans quel monde vivrions-nous si Hitler avait gagné la guerre ? Ou si Christophe Colomb avait abordé chez les Inuits ? Ou si personne en france n'était passé du col mao au rotary club ? Enfin bref, d'habitude ce sont des jeux littéraires, un peu artificiels. Mais là, ce n'était pas un jeu. C'était réel. Enfin, pas la réalité dans laquelle je suis en train d'écrire ce post, mais une autre réalité. Parallèle. J'avais lu un truc un jour dans une revue scientifique qui m'était passée entre les mains je ne sais plus comment, sur les « multivers », les univers multiples. C'était quantique, je pense que j'avais saisi l'idée, même si je m'étais quand même un peu perdu dans la théorie des cordes. C'est le genre de truc qui m'amusait, mais ça restait abstrait pour moi. Depuis cette semaine, c'est concret. Et ça me dépasse.

    Bon, je raconte. Je suis à Paris. Enfin, je sais que c'est Paris, même s'il y a des différences, des décalages. J'ai accroché ma bicyclette (dans cette réalité-là je dis toujours « ma bicyclette » alors que d'habitude je dis plutôt « mon vélo », je ne sais pas pourquoi) à un poteau au sortir de la rue Atget, dans le 14ème. Je suis sur le boulevard, une plaque de rue tout ce qu'il y a de plus normale, bleue à liseré blanc, indique « rue Henri Fazy ». Je m'arrête au numéro 4, devant la vitrine d'une galerie d'art. J'entre. Il y a des livres en pile. Je sais vers quelle pile je me dirige, j'en prends un, je me dirige vers le bureau derrière lequel la galeriste pianote sur un clavier d'ordinateur. Je lui montre le livre, elle me sourit, note quelque chose sur une feuille. Je lui souris à mon tour, je sors. Dans cette réalité-là, je suis tout à fait conscient qu'on ne paye pas pour les livres. Peut-être parce qu'ils n'intéressent pas grand monde, qu'ils ne sont plus des objets commerciaux. Dans cette réalité-là, il n'y a pas de librairies, les livres se trouvent dans les galeries d'art. Fasciné par ma nouvelle acquisition, j'oublie ma bicyclette à son poteau, je marche, en feuilletant le livre, sans regarder où je vais. Assez vite, je me retrouve sur une place que je connais bien, où un chat noir géant est allongé sur un énorme piédestal. Je le connais, c'est le chat d'Agnès Varda. Je continue ma route, je sais maintenant où je me dirige. Arrivé devant la terrasse du Walter Benjamin, je m'installe à une table, je commande au serveur une Staropramen pression. Une pinte, j'en ai pour un moment. J'ouvre le livre et je commence à lire. C'est le dernier roman que Jean-François Vilar vient de publier. Ca s'appelle Memento Mori.

    Hier, troublé par cette multiplicité de réalités, j'ai vérifié sur internet. J'ai lu la fiche wikipedia sur Vilar. Je ne sais quel imbécile y a écrit : « Il publie encore deux petits livres en 1997 puis entre dans un silence littéraire qu'il n'a jamais rompu depuis ». C'est peut-être moi ? Dans cette autre réalité que j'essaie de raconter ici, Vilar n'a jamais cessé d'écrire. C'est juste qu'à un moment, il a cessé de se faire publier par les maisons d'éditions. D'ailleurs, à l'heure où je lis son dernier roman en sirotant une Staropramen à la terrasse du Walter Benjamin, les maisons d'éditions ont disparu. On ne publie plus des millions de livres par an, il n'y a plus de « rentrée littéraire », et il reste très peu d'écrivains. Ca n'est plus lucratif, et les quelques-unes et quelques-uns qui écrivent encore sont publiés principalement par les galeries d'art, ou alors par des revues. Vilar a été un des précurseurs. Il a publié trois récits en une quinzaine d'années, ce qui dans cette réalité-là est considéré comme un rythme moyen pour les quelques écrivains-artistes qui écrivent encore.

    Je dévore ce dernier roman. J'y retrouve de nombreux thèmes familiers, des références partagées. Références cinématographiques, littéraires, politiques... On y parle de Poe et de Kafka, de Blanqui et de la Commune de Paris, de Resnais et de Robert Aldrich. On y parle d'Auschwitz et d'Hiroshima.

    Je ferme la dernière page du bouquin. Autour de moi, la nuit est tombée. Je paye mes trois pintes, je retourne chercher ma bicyclette, je rentre chez nous, le nez loin du guidon. Je pousse la porte, Louise n'est pas rentrée. J'ai une surprise pour elle, je me dirige vers la bibliothèque. Sur l'étagère consacrée à Jean-François Vilar, je place ce nouveau volume de façon à ce qu'on le remarque, légèrement incliné, appuyé contre ses dernières publications, La Grande mêlée sorti en 2001, Volver et Traits pour traits, tous deux de 2009, et Passage de Pecka dont il a préfacé la réédition en 2013. Je m'assieds par terre pour attendre Louise, je m'endors.

    Je crois que j'ai fait un rêve. Enfin... je ne parviens pas à être sûr qu'il s'agissait d'un rêve. Je veux dire... les livres dont il est question... je les ai lus, je peux en parler. Je peux décrire leur couverture. Sur le dernier, par exemple, il y a une peinture bleue, on voit un homme à casquette qui semble s'enfuir, et cette image est recouverte dans la partie gauche de la couverture par une bande argentée sur laquelle il y a des impacts de balle. Comme il y en avait déjà sur la couverture de Poses, publié en 1990 par la même galerie. Le dernier roman annonce une expo de peintures, jusqu'au 12 juillet. Je pense que je vais y aller voir. Essayer de rencontrer cette galeriste. Elle pourra peut-être m'aider à y voir plus clair. Comprendre ce qui m'arrive. La galerie n'est pas très loin. Place du Trône Renversé, entrée Jules Dalou, ligne 1 direction La Défense de Paris, changement à Gare du Train Bleu, direction Genève. Je vais en parler à Louise, on va y aller. Je n'ai pas le choix.

     


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  • 1 Rue du Repos

    (photo L. Lame, 1 rue du Repos, Paris 20e, 4 avril 2014)

     


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  • Les murs sont vivants. Les murs des villes. J'aimerais qu'ils le soient plus encore. Saturés de mots de luttes, de regards, d'invites aux désirs, à la révolte. Je rêve d'y découvrir un matin des textes hallucinés, des écritures belles et fiévreuses graffées dans la nuit. Je vois des mains inconnues me glissant entre les doigts des papiers pliés, des adresses, des lieux de rendez-vous. Je sais qu'à l'avenir nous nous retrouverons devant certains murs bien précis. Ceux sur lesquels Zoo Project a peint des personnages hybrides, des géants mythologiques, des corps morcelés par le capitalisme.

    Zoo Project in memoriam(rue Jean Moinon, Paris 10e, 2011)

    Ceux sur lesquels il a peint lorsqu'il était encore à Paris, avant son départ pour la Tunisie, avant de mourir tué par balle dans un de ces nombreux lieux désaffectés de Detroit. Detroit, cité fantôme, ville ou il espérait que quelque chose soit en train de se produire. Enfin.

    En bas de chez moi il y a un corps en combustion.

    Zoo Project in memoriam

    (99 rue Buzenval, Paris 20e, avril 2010)

    Un de ces premiers Zoo Project que j'avais repéré dans le quartier. Peint sur un des murs d'un immeuble à détruire. En sursis.

    Je ne veux pas voir la destruction de ses œuvres. Je ne veux pas voir les murs tomber.

    Cartographions.

    Les minotaures, les hybrides à tête d'oiseaux. Passons-nous le mot : retrouvons-nous au cours de nos nuits rebelles. Prenons ces corps comme repaires. Comme point d'appui de nos révoltes. Comme commencement.

    Gardons les murs vivants.

     


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  • "C'est des morts que procèdent toute sagesse et toute sécurité ; ils sont les racines du vivant, et leur visage éternel prend parfois forme de racine." (Les statues meurent aussi, de Chris Marker et Alain Resnais)

     


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  • C'est ainsi. Le dernier jour de 2013 nous étions à Marseille où nous avions rencontré un libraire qui avait bien voulu nous accompagner à San Cristobal de Las Casas où il nous avait présenté un poète argentin de ses amis qui était alors en grande conversation avec le sous-commandant Marcos qui lui exprimait son admiration pour un poème qu'il avait écrit 51 ans auparavant et qui évoquait une jeune servante enceinte contre son gré et qui avait tué son enfant à la naissance. J'apprends aujourd'hui que ce poète vient de mourir, en tout cas pour la dernière fois. La mort, il l'avait beaucoup fréquentée. Celle de ses camarades assassinés par la junte militaire, celle de son fils et celle de sa belle-fille qui venait d'accoucher. La mort, il avait consacré vingt-trois années à la pourchasser, à pister ses traces jusqu'au plus profond des enfers d'où il avait fini par ramener sa petite-fille. Quand on est passé par là, la vie, la mort, c'est façon de parler. Ce ne sont que des mots.

    La parole qui
    a croisé l’horreur, que fait-elle ?
    traverse-t-elle les champs du délire
    a découvert ?
    s’apprivoise-t-elle ? pourrit-elle ?
    refuse-t-elle d’avoir une âme ?
    amoure-t-elle encore, torturée et violée,
    prend-elle des formes improbables
    dans lesquelles un enfant, par peur, se tait ?
    La parole
    qui revient de l’horreur, la nomme-t-elle
    dans l’enfer de son innocence ?

    Juan Gelman, Retours, in Valoir la peine (2001) (traduction de Jean-Marc Undriener)

     


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  • Le monde dormait. Depuis plus de quatre ans. Quatre ans, un mois et vingt-trois jours, pour être précis. Depuis que le mur de Berlin avait été abattu, on nous répétait que c'était fini, que le capitalisme était un horizon indépassable, que c'était la fin des utopies (Comme si le "socialisme réel" avait été une utopie !). A quoi bon protester, contester, résister, imaginer... ? Dormez, citoyennes et citoyens, tout est calme...

    Et puis, au matin du samedi 1er janvier 1994, il s'est passé un événement tout petit (on en a d'abord été informé-e-s par une brève dans les journaux, une brève un peu incrédule et fantastique, romanesque) et énorme (cet événement a redynamisé les luttes anti-capitalistes dans le monde entier) : à San Cristobal de las Casas, dans l'état du Chiapas, au sud du Mexique, quand les citoyennes et les citoyens se sont réveillé-e-s (à quelques heures près en même temps que nous nous réveillions), ils ont découvert que leur ville et ses bâtiments administratifs était entièrement occupée par une armée d'indiens au visage recouvert d'un passe-montagne et portant des fusils. Le temps que les autorités mexicaines réagissent (une trentaine d'heures) et ils avaient disparu, avalés par la forêt lacandone. Mais dès ce moment, leurs paradoxes assumés - communiqués alternant manifestes politiques radicaux et images poétiques fortes, organisation démocratique horizontale à la croisée de la théorie communiste et des pratiques indiennes traditionnelles, exemplarité d'une lutte locale dans un contexte de mondialisation - ont ouvert des brèches pour les militant-e-s du monde entier, et le combat a repris sur de nouvelles bases, moins dogmatiques, plus hétérogènes : le Grand Soir a laissé la place aux petits matins qui chantent, mais tout de suite, très vite, partout.

    Mercredi 1er janvier 2014 :

     (photo Raymundo Reynoso, 1994)

    Louise et moi sommes à Marseille. Cet après-midi, nos pas nous ont mené dans une librairie, L'Atinoir. Un libraire-éditeur passionné y vend de la littérature latino-américaine. Sur les étagères, un petit livre traduit et édité par ses soins, Chroniques de Chiapas, de Juan Gelman. Juan Gelman est notamment l'auteur des textes de plusieurs tangos du Cuarteto Cedron. Par exemple, sur l'album Le chant du coqRuidos ou Glorias, dont des citations ouvraient plusieurs des chapitres de Bastille-Tango. D'ailleurs, dans sa petite librairie de la rue Barbaroux, Jacques Aubergy ne vend pas que de la littérature latino-américaine, il vend aussi des romans noirs de JF Vilar, il en a plusieurs en rayon. Nous avons parlé un moment de tango, de Buenos-Aires, de Vilar, de Juan Gelman, et puis du Mexique, de caracoles, d'Elena Poniatowska, et puis des Mujeres Creando qui organisent leur propre démocratie directe à La Paz, en Bolivie. Nous sommes ressortis ensuite dans les rues ensoleillées de Marseille, en ce 31 décembre.

    Cette nuit nous buvons à la santé des indiennes et des indiens néo-zapatistes qui nous ont réveillé il y a 20 ans du sort qui nous avait été jeté. Car comme le disait la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone : "(...) tout ne marche pas comme sur des roulettes dans la mondialisation néolibérale, parce que les exploités de chacun des pays ne veulent pas l’accepter et qu’ils ne se résignent pas à courber l’échine, mais se rebellent, (...) et pas seulement dans un pays mais dans plein d’endroits. Autrement dit, de la même façon qu’il y a une mondialisation néolibérale, il y a aussi une mondialisation de la rébellion. Dans cette mondialisation de la rébellion, il n’y a pas que les travailleurs de la campagne et des villes, mais il y aussi d’autres gens, femmes et hommes, qui sont très souvent persécutés et méprisés parce qu’ils ne se laissent pas non plus dominer : les femmes, les jeunes, les indigènes, les homosexuels, les lesbiennes, les transsexuels, les migrants et beaucoup d’autres que nous ne verrons pas tant qu’ils n’auront pas hurlé que ça suffit qu’on les méprise et qu’ils ne se seront pas révoltés. Et alors nous les verrons, nous les entendrons et nous apprendrons à les connaître. (...) Et tout ça fait que nous éprouvons (...) une grande satisfaction en voyant que partout surgissent des résistances et des rébellions ; un peu comme la nôtre qui est un peu petite mais qui est toujours là. Et nous voyons tout cela dans le monde entier et notre cœur sait que nous ne sommes pas seuls."

     


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  • Sans doute était-ce à cause de cette séquence dans La guerre est finie. Montand regarde une femme dans un train et toutes les femmes apparaissent, se dirigeant, de dos, vers le numéro 7 de la rue de l'Estrapade, l'adresse de l'appartement qui figure sur ses faux papiers.

    Sans doute en visionnant le film de Resnais, me suis-je alors remémorée Sybille dans Tandem, cette femme toujours différente qui change constamment d'apparence. Sybille est morte bien sûr. Comme tant de femmes croisées par Victor. Comme si toutes, toutes les passantes, se dirigeaient vers les lieux du crime. Ou vers la Seine. Chaque regard croisé.

    Au numéro 7

    (L'inconnue de la Seine, photo de Genia Rubin, 1934)

    Après avoir vu le film, ma nuit fut agitée. Non pas que je crus me voir au milieu des femmes de la scène du numéro 7, mais dans mon rêve je vis Victor. Pour la première fois depuis sa disparition. Nous étions dans un grenier. Je ne sais pas pourquoi, j'avais la certitude de reconnaitre le lieu, il s'agissait du grenier d'une synagogue, très précisément de la synagogue de la rue Maislova, dans le quartier Josefov à Prague. Victor y apparaissait derrière un comptoir. Il était en partie caché. Je tenais absolument à voir ses jambes. Voir s'il marchait, s'il tenait debout, voir quelle machinerie, rouages, lui permettait d'être devant moi, malgré l'accident me disais-je. M'étant assurée qu'il marchait réellement, je pus m'intéresser à ce qui se passait autour de nous. Je sentais intensément la force d'une présence. Celle du Golem. Sauf que le Golem c'était moi. Ou bien Victor. Je pensais : il nous faut sortir du grenier, la nuit, pour écrire sur les murs de la ville. Des villes. Dans mon rêve je me concentrais pour lire le message que nous devions écrire. La teneur de ce message était importante, elle pouvait sans doute suffire à initier des révoltes, des émeutes, il était temps. Mais, en lieu et place du message à écrire, je voyais constamment défiler devant mes yeux les femmes du film de Resnais, qui toutes entraient au numéro 7, en cet endroit du temps où se rencontrent passé et futur.

    Au numéro 7

     


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  • Il pleuvait ce soir-là. Que ce soit près du pont de Neuilly ou devant le cinéma Le Rex, boulevard Poissonnière, la chaussée était luisante de pluie. Des corps s'y entassaient. Ou bien étaient jetés dans la Seine. Sur les photos prises au début de cette manifestation appelée par le FLN contre le couvre-feu imposé par le préfet Papon, les visages sont fiers puis au fur et à mesure que la nuit avance, les regards s'emplissent d'horreur, de colère, de stupéfaction. Dans l'enveloppe que m'avait remise l'inconnu de la rue Vilin, il y avait une de ces photos.

    Jeudi 17 octobre 2013 :  Mémoire de l'eau

    Tirage d'époque. Victor n'avait évidemment pas pu la prendre. Il avait 14 ans alors. Un jour où on lui avait demandé de quand dataient ses premières prises de conscience politiques, il avait parlé de Charonne bien sûr et avait poursuivi : "Il y avait eu à la même époque les émeutes sur les boulevards. Un copain d'école qui habitait le quartier m'avait aussi raconté les noyés, les Algériens qu'on retrouvait dans le canal Saint-Martin (...). Des morts dont les journaux ne parlaient pas, qu'on voulait ignorer."

    Il avait fallu attendre 2012 pour que du bout des lèvres, l'Etat ou tout du moins son représentant du moment veuille bien reconnaitre que, oui, cette nuit-là il y avait eu effectivement des morts. Ce que l'Etat n'a toujours pas reconnu, c'est que les centaines de morts de ces pluvieuses journées d'octobre ont été le fait des forces de police constituées en partie par des anciens collabos, rejoints par des barbouzes de la pire espèce. Un ramassis de fachos à qui Papon avait lâché la bride, les invitant à casser du bougnoule. C'est donc par un crime d'état qu'ont débuté ces années 60. Un massacre en plein Paris. Durant tout le mois de novembre on retrouva des cadavres sur les bords de la Seine. Et dans la mémoire des chibanis et des vieilles algériennes flottent encore les corps des frères. Après le 17 octobre 61, des centaines d'enfants de banlieue ont été élevés sans père, des femmes jeunes, des mères, des soeurs ont continué à vivre quotidiennement dans un pays qui a organisé la mort des leurs tout en orchestrant un scandaleux mensonge d'état. Des milliers d'hommes sont retournés dans les usines après avoir été parqués comme du bétail et tabassés, sommés de reprendre le travail à la chaine en silence. Me reviennent à l'esprit des phrases lues je ne sais plus où, certainement pas dans la presse bourgeoise :
    "- les liens du patronat avec les bouchers de l'OAS après ceux avec les tueurs de la Cagoule, nous savions.
    - les centaines de manifestants assassinés par la police parisienne en octobre 61, nous savions.
    - les barbelés en guise de menottes et les voyages sans retour au-dessus de la méditerranée, nous savions.
    - la corvée de bois et la villa des Roses, nous savions.
    - la torture en Indochine puis en Algérie, nous savions.
    - les 80.000 morts de la révolte malgache de 48, nous savions.
    - la collaboration, nous savions.
    - le Vel d'Hiv, nous savions.
    - la mission civilisatrice de la France dans les colonies, nous savions."

    Assise sur les bords de la Seine qui a mangé tant de corps, moi Louise je sais que cette histoire n'est toujours pas soldée...

    Jeudi 17 octobre 2013 :  Mémoire de l'eau

     


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  • Bon c'est vrai, ça fait longtemps qu'on n'a rien écrit ici, on se fait rares dans le passage. Et puis chaque été, Louise et moi devenons plus indiens que métropolitains. De montagnes en maquis et de port en port, nous suivons à la trace les fantômes du passé.

    Cette fois-ci, nous avions mis nos pas dans ceux des passeuses du réseau Varian Fry, telles Dina Vierny ou Lisa Fittko qui accompagna Walter Benjamin sur son ultime chemin, un chemin de contrebandier. Nous n'étions pas seuls à Port-Bou, mais nous l'étions apparemment à suivre – en diagonale - le parcours balisé que l'office du tourisme avait concocté, escomptant sans doute que l'aura du philosophe allemand attirerait une foule de pélerins venant de partout répondre à ce mystère : le corps de Walter B disparu dans la fosse commune, sa serviette remplie de précieux documents égarée aux Archives de la police municipale, où donc pouvait-on espérer apercevoir son fantôme ? A travers une des fenêtres du bâtiment qui abritait la Fonda de Francia, l'hôtel où il mit fin à ses jours ? Dans le regard vide d'un golem de vitrine rencontré dans une rue transversale ?

    Expérience de la frontière

    Nous nous sommes assis dans le cimetière face à la Méditerranée. Nous y sommes restés des heures, seuls. Louise trouvait qu'un cimetière devant la mer était le lieu idéal pour s'exposer parfaitement nue - je ne peux rien contre son penchant à mêler la nudité et la mort. Assis sur un banc de pierre, je l'observais, le noir de ses longs cheveux et de son Nikon FM argentique contrastant avec la peau dorée de son corps reflétant la lumière éclatante du soleil : elle photographiait chacun des caveaux numérotés creusés dans les grands murs blancs.

    Expérience de la frontièreExpérience de la frontière

    C'est lorsque nous sommes redescendus jusqu'au port que le fantôme de Walter B - à l'insu de l'office du tourisme - nous a fait un clin d'oeil : une petite barque de pêcheur y était ancrée, arborant son nom de baptème sur son flanc : Angelus Novus. Sourire de Louise qui retrouve l'ange de l'histoire constamment sur sa route. Sur la terre ou sur la mer.

    Expérience de la frontière

    Nous avions traversé la frontière de Banyuls à Port-Bou sur les traces des fantômes de Walter Benjamin et des autres artistes et intellectuels souvent juifs allemands qui fuyaient vers l'Espagne en 1940. Lorsque nous avons franchi le col dans l'autre sens, en passant à côté du vieux poste-frontière abandonné, d'autres fantômes nous ont assailli, ceux de la Retirada de 1939 !

    Nous avions évidemment connaissance de chacune de ces histoires, mais comme si chacune était une réalité close sur elle-même. La Retirada prenant place sur une des étagères de notre mémoire et le réseau Fry sur une autre. Mais à passer réellement ce qui restait du poste frontière, nous avons été traversés par ce double mouvement de fuite et ce paradoxe saisissant : comment un lieu qui avait vu des dizaines de milliers de personnes fuir les phalangistes de Franco dans un sens avait-il pu représenter l'année suivante un espoir de fuite dans l'autre sens pour de nouveaux exilés qui fuyaient tout à la fois les nazis et l'administration française ?

    Sans doute est-ce le pouvoir des lieux de nous faire tout à coup saisir qu'ils sont les noeuds de passages successifs. Ainsi du camp de Rivesaltes dont il reste aujourd'hui encore les murs de quelques-unes des 140 baraques qui ont servi à concentrer, interner, trier, incarcérer différentes populations : républicains espagnols, juifs, tsiganes, prisonniers de guerre allemands et italiens après la guerre, prisonniers politiques lors de la guerre d'Algérie, harkis, sans-papiers..., jusqu'en 2007.

    Expérience de la frontièreExpérience de la frontière

    Expérience de la frontière

    Expérience de la frontière

    A Port-Bou, l'Angelus Novus flotte nonchalamment dans le port. Le poste-frontière du col "dells belitres" est vide et désaffecté. Mais Louise et moi ne regardons jamais uniquement vers le passé. Il reste de nombreuses frontières bien fermées, et des camps d'internement pour celles et ceux qui les franchissent clandestinement : les C.R.A., centres de rétention administrative pour les demandeurs d'asile, s'ils déménagent parfois comme celui de Rivesaltes, ne sont pas en voie de désaffection. Même s'il leur arrive de brûler, comme un présage d'un avenir où "jusqu'au ciel devant lui [l'ange de l'histoire] s'accumuleront les ruines", quand surviendra l'instant de "réveiller les morts et rassembler les vaincus".

    (photos L.Lame, juillet 2013)

     


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  • Il y a 75 ans, Maurice Nadeau avait été mêlé à une aventure qui joue un rôle important dans Nous cheminons entourés de fantômes... : la signature du Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant par Trotsky et Breton. Nous avions raconté cela, et nous avions inséré un lien vidéo dans lequel Nadeau évoquait cette période. Maurice Nadeau a été un des premiers trotskistes en france, Maurice Nadeau a été un des premiers éditeurs en france de textes de Walter Benjamin. Ces dernières décennies, Nadeau semblait s'occuper moins de révolution, jusqu'à son dernier souffle il a cru à la littérature. Louise et moi croyons toujours aux deux. La lutte continue. Salut camarade éditeur !

     

    Nadeau Nadeau

    Chez Nadeau, une photo de Walter B, et une étagère de livres de Trotski dont une édition rare offerte par Victor Serge (photos de Laurent Margantin)

     


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  • La journée avait été longue. Et dure. J'étais rentrée chez moi, à la Mouette.

    Sale époque

    J'avais la gorge complètement nouée. Etre tué par des fachos à 18 ans, c'était une saloperie. Insupportable.

    J'avais besoin de rentrer dans mon antre, de me recroqueviller sur le canapé et de descendre une bouteille. Dehors sur la place quelques jeunes mecs faisaient pétarader leur mobylette. J'avais l'habitude de trouver ça pénible mais ce soir c'était presque réconfortant.

    Le rassemblement sur le lieu ou C. avait été battu à mort avait été sobre et tendu. J'avais aperçu parmi la foule quelques visages familiers. Certains de ses proches camarades tentaient de contenir leurs larmes, d'autres non. En voyant le visage de l'un d'entre eux que je connaissais, je ne pus m'empêcher de pleurer à mon tour. Que faire d'autre ?

    Le rassemblement appelé par les partis politiques à Saint-Michel était lui pitoyable. Des tribuns se succédaient avec des trémolos dans la voix. Pire encore, pendant le rassemblement à Saint-Lazare, des cars entiers de sans-paps avaient été raflés à Barbès. Sur ordre du ministre de ce même gouvernement qui appelait à se mobiliser contre le fascisme ! Sale époque. A vomir.

    J'étais rentrée à pied, sans que la marche ne puisse calmer ni ma colère, ni ma tristesse. Je n'avais de toute façon aucune intention de calmer l'une ou l'autre. Arrivée chez moi, il fallut que je boive plusieurs verres avant que ma respiration ne reprenne un cours normal. Mon regard se posa sur le bureau où était posée la volumineuse enveloppe qui m'avait été remise quelques semaines plus tôt du côté de la rue Vilin. Je n'avais depuis pas eu le courage d'entreprende l'inventaire de son contenu. Sans pouvoir me l'expliquer. Il fallait dire aussi que je n'en avais pas eu vraiment le temps. Paris continuait à me proposer trop de tentations et la lumière d'aquarium de certains bars m'envoutait tant que je n'en sortais qu'en pleine nuit.

    Je glissai la main à l'intérieur de l'enveloppe, pour en tirer une carte au hasard. Comme avec un jeu de tarot.

    Sale époque

    La photo avait été prise dans une pièce pleine d'ordinateurs. Le moins que l'on puisse dire, c'était qu'il y régnait un beau bordel. Et je m'y connaissais ! J'épinglai la photo au-dessus du bureau, à côté de l'Angelus Novus. Où avait-elle été prise, quand, par qui ? Sur cette dernière question, j'avais ma petite idée... Une phrase de Monique Wittig me revint à l'esprit : "Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente". J'écrivis la phrase sur le mur, juste au-dessus de la photo.

    En réalité je ne comprenais pas grand chose ; au même instant, j'entendis siffler devant la vitrine. El paso del Ebro. Je laissai passer le temps nécessaire pour attacher un vélo, puis j'allai ouvrir la porte. Corsaire et moi avions beaucoup à réfléchir et à parler. La nuit allait être longue. De toute façon, avec la mort de C., nous n'avions pas sommeil.

     


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  • Je ne sais pas très bien comment j'en suis venue à fredonner Grandola vila morena. Je me suis entendue chanter alors que je descendais la rue de Savies. Comme à chaque fois j'ai senti l'émotion me serrer la gorge. La chair de poule. Je pressais le pas pour ne pas arriver en retard au rendez-vous. Je descendais vers Couronnes. Vers l'ancienne rue Vilin. Avec toujours cette chanson en tête. Sans doute à cause d'une de ces phrases dont Corsaire avait le secret : "Au Portugal on rechante ces derniers temps". A Paris pas encore m'étais-je dit. A moins que...

    Alors que j'étais descendue de chez moi pour me changer les idées après avoir passé plusieurs heures le nez dans les bouquins, j'avais trouvé dans la boîte aux lettres une enveloppe, non timbrée, sur laquelle était écrit Pour Louise. Dedans, l'adresse d'un lieu et un horaire précis. Le lieu était un bar, Le mal-famé, rue Vilin. J'étais censée m'y trouver d'ici une heure.

    Le mal-famé... sur l'instant j'avais cru à une plaisanterie. Cela ne m'avait pas empêchée de marcher d'un bon pas. J'avais même failli me tordre les pieds sur les pavés disjoints du Père-Lachaise. Les talons ne se prêtent pas à tous les jeux. Le mal-famé, le lieu n'existait plus depuis belle lurette. Emporté avec le reste, l'usine, les squats, les friches. Ce qui restait de la rue Vilin. Je ne comprenais pas bien où je courais ainsi. Le feu aux joues. Et l'air de la révolution des oeillets en tête.

    Le mot dans la boîte aux lettres était signé Victor. Une blague sans doute et pas du meilleur goût. Ces derniers temps, je m'étais scrupuleusement empêché de penser à lui. Même en buvant du Chablis. Même le long du canal. Et puis Victor n'aurait pas pu me donner RDV du côté de Pali-Kao. La rue Frédérick Lemaître toute proche aurait mieux convenu. Mais un ancien repaire d'autonomes et de keupons ? c'était plutôt mon histoire, pas la sienne. Je descendais toujours par la rue de la Mare et la rue Chevreau. Par habitude. Arrivée rue des Couronnes, je ralentis le pas. Le jardin de Belleville et les rues rectilignes des HLM se trouvaient à l'endroit du lieu qui avait vu un fameux concert des Béruriers noirs, à l'Usine Pali-Kao.

    Angelus Novus

    Je décidai d'entrer dans le jardin. Comment retrouver l'endroit exact du rade perdu ? Je m'assis au milieu des tulipes, à l'endroit où j'estimais être le tracé de la rue Vilin. Au numéro 24 peut-être... Au milieu des cris des enfants, je me sentis furieusement seule. J'étais en train d'attendre un homme disparu depuis plus de 15 ans à l'emplacement d'un monde lui-même disparu depuis 30... J'avais beau m'y connaitre en fantômes, il aurait falu être super fortiche pour croiser la silhouette de Perec ou les regards perdus de quelques petits keupons défonçés à la colle pour l'éternité. Le gazon avait recouvert d'oubli les frasques d'antan. L'herbe, à l'inverse des murs, ne retient rien, aucun chant, aucun cri. Elle ne fait que pousser.

    Au bout d'une demi-heure je décidai d'aller m'en jeter un à la terrasse du café au croisement de la rue Chevreau et de la rue de la Mare. Un verre ou deux de Chablis pour oublier que les fantômes ne viennent pas toujours aux rendez-vous qu'ils fixent. Il commençait à faire chaud en cette fin avril. J'avais envie d'enlever mon collant. Ce que j'entrepris une fois assise à la terrasse. Je crus que mon voisin de table lorgnait la peau sous les bas.

    - Vous êtes Louise ?

    Il dut prendre mon regard interloqué pour une réponse positive.

    - J'ai cru que vous n'arriveriez jamais. Un type m'a donné ça pour vous, je me demandais bien ce que j'allais en faire...

    Ça, c'était une enveloppe. La deuxième de la journée. A une époque où tout se fait par mail, pièces jointes et fichiers, j'appréciais... Cette fois elle était plus épaisse. Après me l'avoir passée, l'homme s'en alla. Mes jambes nues ne l'avaient pas retenu. Tant pis. Je bus lentement mon verre. J'en recommandai un second avant d'oser l'ouvrir. Il y avait dedans une liasse de feuilles, textes couverts d'une de ces typos qui imite celle des machines à écrire, des photos en noir et blanc, des notes éparses manuscrites et la reproduction d'un tableau de Klee. Je le reconnus immédiatement. Je l'avais encore vu pas plus tard qu'il y a une heure au dessus de mon bureau. C'était l'Angelus Novus de Klee, "l'ange de l'histoire" de Walter Benjamin.

    Angelus Novus

    Un homme - peut-être le même - me l'avait déjà offert, il y a quelques années maintenant. Une phrase écrite en rouge me sauta aux yeux : "Il ne s'agit ni plus ni moins, en battant les cartes de l'histoire et en redistribuant le jeu que de délivrer les vaincus de leur tourment éternel".

    Le deuxième verre n'allait pas être de trop. Je décidai de trinquer à la mémoire des cafés disparus, à celle des vaincus, à l'ange de l'histoire et à Victor.

    Cheers.

     


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  • Il y a 2 ans, j'écrivais un post éphéméride pour fêter le 37ème anniversaire de la révolution portugaise du 25 avril 1974, dite "révolution des oeillets".

    Je terminais le post par ces mots : "37 ans après, le peuple portugais a une sangsue nommée FMI sur le dos ; quelle armée du peuple viendra l'en débarrasser ?"

    Deux ans plus tard, le peuple portugais n'a pas attendu une hypothétique armée du peuple, il est descendu dans la rue contre la troika (FMI-Banque Européenne Centrale-Commission Européenne). Un premier avertissement a été donné le samedi 15 septembre 2012 : 1 million de manifestants (sur 11 millions d'habitants !). Le samedi 2 mars 2013, ce sont 1 million et demi de manifestants (dont 800.000 à Lisbonne) qui ont crié "Que se lixe la troika !" (Que la troika aille se faire foutre !).

    Le 15 février, alors que le premier ministre s'apprêtait à tenir son discours au parlement comme chaque semaine, il a été interrompu par un fantôme : des balcons réservés au public a soudain jailli une chanson du passé, la magnifique Grandola vila morena dont la diffusion à la radio avait été le signal du déclenchement de l'insurrection armée du 25 avril 1974 !

    La grande manif du 2 mars qui a suivi était précédée par une banderole arborant une phrase tirée de la chanson : "O povo é quem mais ordena" (Seul le peuple est souverain), et de nombreux cortèges reprenaient la chanson.

    Jeudi 25 avril 2013 : Grandola vila morena

    Depuis, les ministres et les parlementaires se retrouvent souvent face à des manifestants chantant Grandola vila morena ! C'est un signal fort : la chanson qui a libéré en 1974 le peuple portugais étranglé par le régime fasciste institué par Salazar va libérer en 2013 le peuple étranglé par le système financier international. Les mobilisations se succèdent : le 27 mars, le 13 avril, le 17 avril... Cette année, les commémorations du 25 avril risquent d'être chaudes...

    A briga continua !

     


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  • Une petite rue du 11ème arrondissement. Une de ces rues que Louise et moi empruntons quand, pour aller d'un point à un autre nous privilégions la tangente. Une librairie. Nous regardons à travers la vitrine. Sur une table, une pile de livres. Tiens, ils ont réédité Passage de Pecka ! Ce roman praguois évoqué par Michèle Lesbre dans son avant-dernier récit. Nous entrons.

    titre ?

    Beau petit livre, joli travail de maquettage. J'en prends un sur le sommet de la pile. Je le retourne pour lire la 4ème de couverture... Je reste bouche bée. Louise le sent, se tourne vers moi.
    - Qu'est-ce qu'il y a ?
    - Regarde...

    titre ?

    Une courte préface, 3 pages. Qui parlent de pas de côté. D'imprévu. Une préface à un petit livre publié en février 2013. Qui dit que tout peut arriver, que rien n'est joué d'avance...

     


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  • Fantômes dans la brume

    A St-Jean-du-Gard, il y a une petite bibliothèque, collective, autogérée. Louise et moi y étions passés cet été. Entre deux escapades sur les traces des maquisards cévenols d'hier et d'aujourd'hui.

    Les camarades qui animent cette bibliothèque publient un petit bulletin, sinon illégaliste, du moins irrégulier, Une bibliothèque dans la brume. Dans le numéro 10 de septembre 2012 se trouvait un beau texte à propos de Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, texte que nous reproduisons ici : 

     

    De certains livres, on ne revient pas. On s'y sent comme chez soi et on sait que l'on peut ouvrir cette porte quand on veut, en haut de cet escalier. La porte grince bien sûr, la poussière voile un peu la lumière passant par le vasistas, et la malle est toujours dans le fond, il faut se courber pour l'atteindre, on l'ouvre, et tout est là.

    Ces vieux papiers, ces vieilles photos, combien ils nous touchent et l'on peut rester là, envahi par cette poussière du temps qui passe, qui est passé.

    C'est bien cela que la littérature permet, de passer le temps, de regarder le temps qui passe.

    De cette poussière du temps, Jean-François Vilar rend compte à merveille, il est de ceux qui ont passé le pont et les fantômes viennent à sa rencontre. Mais il est dangereux bien sûr de côtoyer quotidiennement ces fantômes, on court le risque de ne plus revenir, emporté loin. C'est ce qui est arrivé à cet écrivain, happé par les vents de l'Histoire, englouti par un livre à écrire qu'il ne finira pas, perdu dans Prague, sur les traces de Joseph K et d'Odradek.

    Dans son dernier livre, Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (Seuil, 1993), tout fait écho : les lieux (Paris et Prague), les époques (1989 et 1938) et il n'est pas interdit de chercher un ordre souterrain qui sous-tend tout le récit. Victor B, l'alter-ego de Vilar, est un piéton de Paris et pour lui existent plusieurs Paris superposés. Derrière le Paris actuel est présent comme une hallucination un Paris des années 30 qu'il cherche et qu'il voit. Comme dans son roman précédent, Les exagérés (Seuil, 1989) où c'est le Paris révolutionnaire de 1792 qui apparaît peu à peu derrière la ville actuelle.

    Son livre est donc minutieusement construit en une succession de correspondances et nous sommes peu à peu pris dans cette toile où apparaissent aussi les surréalistes, autres grands rêveurs de Paris, et les partisans de Trotsky pourchassés par les staliniens. La dernière partie du livre se déroule à Prague où des personnages fantomatiques se croisent, se cherchent et se perdent dans une ville labyrinthique pleine de recoins et de passages, et les échos de la révolution de velours de l'hiver 1989 semblent assourdis par la neige. De ce jeu de piste géant, semé de chausse-trapes, il faut bien arriver à sortir de peur d'y tourner sans fin.

    C'est un grand livre hanté que l'on a là sous les yeux. Les personnages sont eux-mêmes possédés par leur histoire qui se mêle à l'Histoire jusqu'à former une trame inextricable. Au milieu, Victor B et Vilar poursuivent leurs obsessions et en certains endroits de Paris (la tour St Jacques, le canal St
    Martin) ou de Prague (le Lucerna), ils semblent les atteindre. On a rarement vu dans un livre, si ce n'est dans Rue des maléfices de Jacques Yonnet, un tel délire interprétatif et ce n'est pas étonnant de retrouver la Nadja de Breton comme une des clés de cette histoire.

    Laissant derrière les modestes néons de la Vaclavské Namesti, je traversai Na Prikope, autre grande artère prestigieuse, m'engageai dans Na Mustku. La rue du Petit-Pont. En souvenir des fossés de jadis. J'étais dans le périmètre de la ville historique. Les rues se firent étroites, sinueuses, les maisons plus basses. Les rares passants, ombres pressées.
    Je savais ce qui m'attendait. Le choc de la place de la Vieille-Ville au sortir de la rue Melantrichova. Place immense, disloquée et parfaite, théâtre absolu de Prague.
    Le petit squelette de l'horloge astronomique tira la corde de sa cloche, qui se mit à tinter, une fois de plus, comme à chaque heure, depuis des siècles. Dix coups sonnèrent au beffroi tandis que défilaient les apôtres derrière leurs deux petites lucarnes, au-dessus du cadran.
    Je me souvins d'une autre horloge, une autre nuit. En rêve, les deux s'étaient souvent confondus.
    C'était immense. Je n'avais aucune envie de me ressaisir.

     


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